Voyage au pays des frères et des sœurs d’un
enfant porteur d’un handicap
Fatma SEZER
Master II – Professionnel
Psychologie Clinique
Option
Santé
Université Pierre Mendès France – Grenoble II
Maître de stage Année universitaire 2006-2007
Madame Christelle Langlet Revon
Psychologue Clinicienne
Centre d’Action Medico-Social Précoce de l’APF
St Martin d’Hères
Directeur de Recherche
Madame Marie Charavel
Professeur et Psychologue Clinicienne
Laboratoire de Psychologie Clinique et Pathologique
Science de l’Homme et de la Société – UPMF – Grenoble II
2
3
Je tiens à remercier :
Mme Christelle LANGLET REVON, psychologue et maître de stage, pour la disponibilité et
l’intérêt qu’elle a porté à ma recherche, pour ses conseils, sa sérénité communicative et ses
qualités cliniques, qui ont encore renforcé ma passion du métier.
Mr Philippe CHETAIL, directeur du Centre d’Action Médico-Sociale Précoce et son équipe
pour m’avoir accueillie et pour leur richesse relationnelle.
Mme Marie CHARAVEL, psychologue clinicienne et responsable universitaire, pour son
soutien et ses encouragements précieux.
Mon mari, ma famille et mes amis les plus chers, qui m’ont toujours encouragée et soutenue
dans mon chemin universitaire.
4
« Quand Paul, mon petit frère handicapé est né, j’avais 5 ans. Il était le quatrième enfant.
Pour moi, Paul était le nouveau petit frère, pas pour jouer, pour ça, il était trop petit, mais à
soigner. Il y a une photographie dans laquelle je tiens Paul sur mes genoux et je lui donne le
biberon. Ce dont je me souviens, c’est qu’une fois qu’il marchait, il fallait toujours le garder
à l’œil.
C’était surtout la tâche des aînés, dans notre famille : « Fais bien attention à Paul ! Je vais
chez la voisine, tu fais attention à Paul ? Où est Paul ? » Des phrases que j’entends encore. Il
était donc un enfant spéciale. Il était rapide et distrait. Si on ne faisait pas attention une
minute, il était parti, suivant une mouche ou un papillon. Il ne voulait jamais donner la main
et on ne pouvait pas l’approcher de trop près. Il n’écoutait que les choses qui l’intéressaient.
Imaginez-vous. Fin des années cinquante, deux fillettes de 9 ans, mon amie et moi, en route
pour l’école avec une ribambelle d’enfants, de petits frères et le mien. Nous devions les
déposer à l’école maternelle et aller les chercher. J’ai probablement râlé de devoir traîner
ces enfants jour après jour. Mais ce n’était pas particulièrement à cause du fait que mon frère
Paul était différent. Je le savais et mon amie aussi le savait. Mais différent, cela voulait
surtout dire que nous devions faire très attention. C’était comme ça et sans plus. Peut-être
est-ce le privilège d’être l’aînée ? Paul ne m’a pas causé beaucoup de gêne, et les soins dont
il avait besoin me paraissaient normaux parce qu’il était si petit.
Ma sœur, qui suit Paul d’un an, raconte une histoire très différente. Elle a grandi avec lui, et
à un moment, elle a grandi plus vite que lui. Pendant un temps, ils faisaient plein de choses
ensemble. Ensuite, elle allait seule à la grande école et lui restait tout seul. Elle se souvient
très bien de cela. C’est à ce moment-là, elle avait 6 ans, qu’elle réalisa qu’il était handicapé.
Elle ne comprenait pas. Cela lui faisait de la peine et cela la mettait en colère.
Plus tard, étant adolescente, c’était aussi la peine et la colère qui dominaient. Il lui manquait
ce frère qu’il aurait pu être, s’il n’avait pas été handicapé. Il lui manquait, cet allié dans la
famille avec tous ces grands, puis Paul et elle, et puis les deux plus jeunes. Elle sentait que le
handicap de Paul l’isolait encore plus que si Paul n’avait pas été là. Cette peine et cette
colère, elle les a ressenties toutes seule. Elle n’en a jamais parlé à cette époque.
Pour ma sœur cadette, les choses sont encore différentes. Pour elle, Paul était un des grands.
Elle se souvient qu’elle se l’est très vite appropriée, Paul lui appartenait. Quand elle avait 13
ans, Elle allait se promener avec Paul et une amie. Elles observaient les réactions des
passants. Si un personne regardait de trop près ou les regardait drôlement, les deux filles lui
tiraient la langue et s’amusaient comme des petites folles. Evidemment, ma mère n’en sut
jamais rien ».
Mme Van Leeuven, sœur d’un garçon handicapé. Ouverture à une journée d’étude organisée
par la revue Armentia, 1982.
5
Table des matières
1 Introduction ………………………………………………………………………………………………………. 6
2 Présentation du stage …………………………………………………………………………………………. 9
2.1 Présentation du CAMSP………………………………………………………………………………… 9
2.2 Ma place de stagiaire…………………………………………………………………………………… 11
3 Les conséquences du traumatisme lié au handicap…………………………………………….. 12
3.1 Des parents fragilisés. …………………………………………………………………………………. 12
3.2 Le traumatisme…………………………………………………………………………………………… 14
3.3 Difficultés suite à la situation du handicap. ……………………………………………………. 15
3.4 Des parents déstabilisés……………………………………………………………………………….. 16
3.5 Comment comprendre cet enfant différent ?…………………………………………………… 19
4 Frères et sœurs entre eux………………………………………………………………………………….. 23
4.1 Une approche psychanalytique du lien fraternel ……………………………………………… 23
4.1.1 Mon frère, ma sœur, mon miroir……………………………………………………………. 23
4.1.2 Place de l’autre dans la naissance du sentiment d’identité…………………………. 23
4.2 Mouvements identificatoires des enfants du « groupe fratrie ». ………………………… 26
4.3 La filiation et le fantasme de contagion …………………………………………………………. 30
4.4 Conclusion…………………………………………………………………………………………………. 31
5 Jalousie et rivalité fraternelle……………………………………………………………………………. 33
5.1 La jalousie …………………………………………………………………………………………………. 33
5.1.1 Conflit œdipien à l’origine de la rivalité fraternelle………………………………….. 34
5.1.2 L’œdipe précoce………………………………………………………………………………….. 36
5.1.3 Lacan et la triangulation……………………………………………………………………….. 37
5.2 Rivalité pour affirmer son identité ………………………………………………………………… 38
5.3 L’agressivité ………………………………………………………………………………………………. 39
5.3.1 Apprendre à gérer son agressivité ………………………………………………………….. 41
5.3.2 Devenir des affects agressifs …………………………………………………………………. 43
5.4 Conclusion…………………………………………………………………………………………………. 45
6 Honte et culpabilité ………………………………………………………………………………………….. 46
6.1 Généralités…………………………………………………………………………………………………. 46
6.2 Culpabilité : sens et fonction………………………………………………………………………… 48
6.3 La honte : un signal d’alarme……………………………………………………………………….. 51
6.4 La pensée magique……………………………………………………………………………………… 53
6.5 Culpabilité et honte des parents. …………………………………………………………………… 55
7 Conclusion……………………………………………………………………………………………………….. 58
7.1 Enseignement tiré de cette recherche clinique. ……………………………………………….. 59
Bibliographie…………………………………………………………………………………………………………… 62
ANNEXE 1 ……………………………………………………………………………………………………………… 66
6
1 Introduction
D’apparition récente, le mot « handicap » est d’origine anglaise (hand in cap). Il est utilisé
dans les courses de chevaux pour signifier le fait qu’on « handicape » les concurrents les plus
forts en leur ajoutant du poids ou de la distance pour égaliser leurs chances. Si, en 1920, ce
mot commence à être utilisé dans le champ de l’économie pour dire, par exemple, qu’un pays
à un « handicap économique », ce n’est que depuis 1960 qu’il est apparu dans le champ
médico-social. On préfère dire qu’une personne est porteuse d’un handicap plutôt qu’elle est
handicapée.
Dans une optique de démocratie soutenue par une idéologie humaniste, il devient souhaitable
que tous les humains participent à la « même course », avec les mêmes chances. La vie seraitelle une course qu’il s’agit de « gagner » ou de « perdre » ?
Il y a trois ans, quand j’étais en stage dans un SESSAD1
, j’ai pu rencontrer des enfants
âgés entre 6 et 14 ans présentant une déficience intellectuelle avec ou non des troubles
associés. Comme tout psychologue, j’étais animée par le désir de réparation mais aussi une
forme de déni des troubles qui me poussa à travailler avec les plus petits, comme dans un
CAMSP2
par exemple. Je pensai qu’en prenant en charge les enfants dès leur plus jeune âge,
on pouvait mieux les aider. Ceci est vrai, seulement à ce moment là, j’étais entraînée par un
fantasme qui me laissait penser qu’on pouvait « empêcher » certains troubles d’apparaître.
Arrivée au CAMSP, après un temps de travail sur mon ressenti, j’ai compris que certaine
difficulté du développement touchant les domaines moteur, sensoriel ou intellectuel sont
irréversibles.
D’autre part, le handicap physique, parfois lourd, de ces enfants me faisait penser à celui du
frère de ma colocataire. Celle-ci me confiait les difficultés affectives que cette situation
engendrait, notamment dans la relation avec ses parents. Du fait d’avoir partagé cette
expérience avec elle, j’ai été sensibilisée au thème des conséquences du handicap sur la
fratrie.

1
Service d’Education Spécialisée et de Soins A Domicile.
2
Centre d’Action Médico-Sociale Précoce.
7
Les professionnels se sont intéressés à la façon dont les parents sont affectés par la naissance
d’un enfant handicapé et ont réfléchi à la manière de les aider à gérer ce traumatisme ; tel
n’est pas le cas pour ce qui concerne l’impact du handicap sur les enfants non-handicapé de la
famille. Par exemple, la circulaire sur l’annonce du handicap3
distribuée dans les maternités
ne fait pas mention des frères et sœurs du bébé qui naît avec une déficience. Le fait est que,
lorsque parents ou professionnels perçoivent des signaux de souffrance psychique chez ces
derniers, le plus souvent, ne sachant que faire, ils ne disent rien.
Il y a aussi le silence des parents face aux questions de la fratrie de l’enfant handicapé. Ferrari
et ses collaborateurs4
estiment que le silence des parents est un système défensif destiné à
protéger le narcissisme parental et familial, et, à ce titre, mérite d’être respecté. Si les parents
se taisent parce qu’ils craignent que leur enfant handicapé ne soit vécu comme un agent
contaminateur de sa fratrie ou ne ternissent encore plus leur image aux yeux des autres, et à
leur propre yeux, force est aussi de reconnaître qu’ils sont rarement invités à aborder cet
aspect de leur vie familial par les professionnels. Le plus souvent, ces derniers interviennent
lorsque, suite aux appels lancés en vain par les enfants, apparaissent des symptômes
suffisamment graves pour qu’ils ne puissent plus être ignorés. Tel est le cas de Yoann, aîné
d’un frère de trois ans et demi présentant des séquelles de prématurité, qui n’arrive plus à se
concentrer à l’école car « il a une angoisse qui l’empêche de travailler » dit sa mère. « Ça se
répercute sur toute sa vie » ajoute-t-elle, il la « pousse à bout ». Donc, c’est une fois
qu’apparaissent des symptômes qu’ont ne peut pas ignorer, tels que les difficultés scolaires ou
comportementales, que sa mère décide de l’amener voir la psychologue du CAMSP.
Les relations parents/enfants ont une influence déterminante sur le devenir et la structuration
psychique des sujets. Et d’autre part, il ne faut pas oublier que l’identité, les relations sociales,
la vie affective et professionnels de ces derniers, portent aussi l’empreinte des liens fraternels
vécu dans l’enfance. Aussi doit-on se demander comment le handicap d’un enfant peut
influencer la structuration psychique de ses frères et sœurs. Pour répondre à cette question,
nous nous appuierons sur la clinique des séances du groupe fratrie et des consultations
individuelles de frères et sœurs d’enfants handicapés pris en charge par le CAMSP. C’est ainsi
que nous commencerons en premier lieu par étudier les conséquences du traumatisme sur la

3
Circulaire ministérielle : L’accueil de l’enfant né avec un handicap, rôle des maternités, 29 février, 1985. 4
FERRARI, P., CROCHETTE, A., BOUVET, M. (1988), « La fratrie et l’enfant handicapé : approche
clinique », Neuropsychiatrie de l’enfance, n°1.
8
fratrie. Comment est-ce que le comportement des parents fragilisés et déstabilisés influe sur
celui de la fratrie ? Puis, nous analyserons la notion du lien entre frères et sœurs pour ensuite
travailler sur les thèmes de la jalousie et de la rivalité. Quel est l’impact de l’image d’un
enfant handicapé sur la construction de l’identité d’un pair. Comment est-ce que la jalousie et
la rivalité peuvent s’exprimer face à un pair handicapé ? Comment est gérée l’agressivité dans
ces relations fraternelles ? Enfin, nous finirons par aborder les concepts de honte et de
culpabilité. Quelle est la place de la honte et de la culpabilité dans les relations avec un pair
handicapé ? Comment se vivent-elles dans la fratrie ?
Nous ne citons pas de noms de ville et nous changeons les prénoms des enfants pour des
raisons de secret professionnel.
9
2 Présentation du stage
2.1 Présentation du CAMSP
Les circonstances qui amènent les familles à s’adresser au CAMSP s’inscrivent toujours dans
une série d’événements dramatiques concernant l’enfant, telle que l’annonce d’une atteinte
clairement diagnostiquée ou bien une anxiété massive provoquée par un retard de
développement ou encore après une période de convalescence faisant suite, à des
circonstances médicales traumatisantes (grande prématurité, intervention chirurgicale …).
Le CAMSP est un lieu qui n’a rien de l’univers hospitalier que connaissent les parents. C’est
un centre d’observation des compétences et de rééducations où peuvent se rencontrer l’enfant
handicapé, ses parents, ses frères et sœurs, et l’équipe du CAMSP. C’est ainsi qu’il peut jouer
le rôle de structure accompagnante, aidante et partenaire.
Le CAMSP a été crée en 1978 par l’Association des Paralysées de France (APF), dans une
volonté de prendre en compte les préoccupations des familles dès l’annonce du handicap,
quelle qu’en soit l’origine et dans le souci d’une adaptation sociale et éducative de la personne
handicapée dans son milieu naturel.
Le CAMSP a pour vocation d’accueillir des enfants âgés de 0 à 6ans présentant une
déficience motrice, sensorielle, intellectuelle et/ou psychologique. Il a un agrément d’accueil
de soixante enfants.
La demande des familles en direction du CAMSP est parfois une démarche personnelle, mais
le plus souvent elle est impulsée par des pédiatres hospitaliers, des services de néonatologie…
(Voir annexe n° 1)
Ainsi, le CAMSP met en œuvre des missions de prévention, de dépistage, et de diagnostic
pour des enfants qui présentent des difficultés de développement, quel qu’en soit la nature, ou
qui montrent des signes de développer des troubles dans leurs premières années de vie.
10
Par conséquent, il se donne pour objectif :
Æ De participer au dépistage des éventuels troubles neuro-moteurs et/ou psychologiques.
Æ D’évaluer les difficultés mais également les potentialités motrices, sensorielles,
intellectuelles et/ou psychologiques des enfants au cours d’une observation. Cette démarche
comprend plusieurs étapes :
ƒ premier accueil et information de la famille par le directeur.
ƒ consultation pédiatrique
ƒ observation pluridisciplinaire et bilan
ƒ synthèse des observations et élaboration d’un projet thérapeutique et éducatif.
ƒ rencontre avec la famille et proposition du projet thérapeutique et éducatif.
Æ De mettre en place des prises en charge pour l’enfant et/ou pour sa famille en fonction du
projet préalablement établi :
9 Une aide au développement moteur et une prévention orthopédique par les
kinésithérapeutes.
9 Une aide au développement du geste et à l’autonomie dans les actes de la vie
quotidienne par les ergothérapeutes.
9 Une aide à la fonction de déglutition-mastication et à la communication par les
orthophonistes ;
9 Une prise en compte des troubles relationnels et comportementaux et une aide
à l’élaboration de la personnalité par le psychomotricien.
9 Une aide à la socialisation, à l’éveil sensori-moteur, à la prise de conscience de
la différence par l’éducatrice de jeunes enfants.
9 Une évaluation des capacités intellectuelles et de la construction de la
personnalité par la psychologue.
9 Un dépistage et une prise en charge des déséquilibres oculomoteurs et des
déficits neurosensoriels par l’orthoptiste.
9 Une information des droits des parents en matière sociale et une aide dans les
démarches administratives par l’assistante sociale.
11
9 Une écoute et un accompagnement de la famille dans la découverte des
déficiences de l’enfant et dans la construction de leur projet de vie. Chaque intervenant est
concerné par cette action et particulièrement la psychologue et le médecin psychiatre.
9 Un accompagnement de la famille dans son souhait d’intégration de l’enfant
dans le milieu ordinaire.
9 Un accompagnement de l’enfant et de la famille dans l’orientation vers une
structure de soins spécialisés.
2.2 Ma place de stagiaire
Mon stage s’est déroulé sous la responsabilité de la psychologue qui m’accueillie en moyenne
quatre demi journées par semaine. Je n’avais pas de planning fixe, mis à part les prises en
charge régulières, car les rendez-vous sont liés aux nouvelles familles qui arrivent au
CAMSP. Ainsi, j’ai pu assister aux entretiens d’accueil des familles qui viennent d’être
orientées au CAMSP, aux suivies parents-enfants, et aux prises en charge individuelles de
frères ou sœurs d’enfant suivis au CAMSP.
Par ailleurs, j’ai également eu l’opportunité d’être observatrice du groupe thérapeutique
destiné aux frères et sœurs. Celui-ci a pour fonction de mettre à disposition un groupe
d’expression pour les frères et sœurs d’enfants suivis au CAMSP. Ce groupe est encadré par
la psychologue et l’éducatrice de jeunes enfants.
J’ai aussi pu assister à des PPS (Projet Personnalisé de Scolarisation) qui se déroulaient dans
les écoles maternelles accueillant les enfants suivis au CAMSP.
Enfin, j’ai eu l’occasion de rencontrer les membres de l’équipe pluridisciplinaire pour un
échange autour de leur pratique. Ceci m’a permis de mieux me représenter les différentes
difficultés des enfants et la manière dont elles peuvent globalement être prises en charge.
12
3 Les conséquences du traumatisme lié au handicap.
3.1 Des parents fragilisés.
Vincent est un jeune garçon de 10 ans qui est en CM2. Il a une sœur âgée de 13 ans et un petit
frère, Denis, 3 ans et demi, qui est suivi au CAMSP pour des séquelles de prématurité. Denis
a été opéré d’une cardiopathie congénitale à deux mois de vie. Aujourd’hui, la maman de ces
enfants amène Vincent en consultation car il a « un manque de concentration à l’école » nous
dit-elle. « Il est anxieux et agacé de tout ». Il avait des difficultés d’endormissement et se
réveillait dans la nuit mais maintenant, elle dit que son sommeil s’est « arrangé ». Elle ne nous
dit pas, ce que Vincent nous confiera plus tard, qu’il se réveillait à cause des cauchemars qu’il
faisait. Cela la conduirai peut-être à parler des difficultés de Vincent à faire face au handicap
de son frère et à ses conséquences sur la dynamique familiale. Elle serai ainsi amenée à
évoquer ses propres difficultés en lien avec la situation de son fils cadet, chose à laquelle elle
n’est pas encore prête lors de cette première rencontre. Plus tard, elle nous dira que ses
cauchemars sont des mensonges et qu’elle n’y croit pas. On comprend qu’elle est dépassée
par ce qui lui arrive mais contient ses affects pour éviter de s’effondrer et centre ses propos
sur les soucis de Vincent. Elle demande pour lui « quelque chose pour l’apaiser ».
Pendant que sa mère parle avec la psychologue, Vincent bouge beaucoup, se balance, paraît
être ailleurs. Cependant, quand on lui pose une question, il répond de suite ; preuve qu’il est
attentif à ce qui se dit.
On peut d’hors et déjà estimer comme Marcelli5
que les réactions et la souffrance des frères et
sœurs dépendent de la façon dont les parents gèrent psychiquement la présence de leur enfant
handicapé. Toutefois, la seule position parentale ne suffit pas à expliquer les répercussions du
handicap sur la vie psychique de chacun des enfants de la famille.
La mère de Vincent énonce quelques semaines plus tard qu’ils étaient pris dans « le
tourbillon » (de l’arrivée de Denis et des soins qu’il fallait lui prodiguer) et qu’ils sont « peutêtre allés trop vite » dans le désir d’autonomisation de Vincent. Elle peut maintenant entendre
que son fils à encore besoin d’elle. On peut aussi voir ici que sa mère transfère sur lui sa

5
MARCELLI, D., (1983) « Etude clinique de la fratrie de l’enfant handicapé », Sem. Hôp., n° 12.
13
propre relation avec ses parents : elle a eu une « éducation à l’italienne », c’est-à-dire rigide et
où « la fille n’a pas son mot à dire ». Elle ajoute qu’aujourd’hui, elle n’est « pas soutenue par
la famille » et qu’elle doit se « débrouiller seule ». On entend en écho son souhait que Vincent
se « débrouille » lui aussi seul pour faire une partie de ses devoirs ; elle souhaiterai que
Vincent « fasse un effort pour se prendre en charge ». Ainsi, c’est sa blessure narcissique en
lien avec sa propre problématique familiale qui est réveillée.
Mais on voit aussi que l’impact de diverses variables sur la vie intrapsychique, familiale et
sociale n’est pas le même pour tous les membres de la fratrie, car ils sont différents, par l’âge,
la sensibilité, le caractère… C’est le cas de la sœur aînée de Vincent, qui semble mieux faire
face aux difficultés amenées par le handicap de Denis.
Nous proposons à la maman, lors de cette première séance, de nous laisser avec Vincent qui
avait accepté au préalable. La psychologue lui dit qu’il peut dessiner, utiliser la patte à
modeler ou les Playmobil. Il choisit de commencer par un dessin, comme à toutes les séances
qui vont suivre. Il est inhibé et donne l’impression de réfléchir à son dessin. Suite à un long
moment de silence, la psychologue propose à Vincent de dessiner un rêve ou un cauchemar.
Et d’un coup, j’eu l’impression que la « machine à penser » se mettait en marche. Il dessine
au feutre noir « une machine reliée au cœur du bébé » en couveuse face à un homme qui tient
la main d’un autre enfant. Il explique que c’est un cauchemar qu’il fait fréquemment. Il voit
« des couveuses de partout, comme quand il est allé voir Denis ». Son père lui a dit que « le
bébé à côté de Denis est mort ; il était comme Denis ».
C’est la situation de son frère branché aux machines et la probabilité qu’il meurt, comme le
bébé voisin – identique – qui fait effraction dans la pensée de ce frère aîné qui reste sous
l’emprise de ce traumatisme : il est réveillé de ce cauchemar quand son père lui dit « il y en a
un autre qui va mourir ». Est-ce son frère ? L’effet du traumatisme place le sujet dans un
cercle vicieux de répétition où le temps « s’est arrêté » sur cet événement. L’utilisation unique
du feutre noir marque aussi l’importance de la mort qui est présente comme une épée de
Damoclès au dessus de la tête de son frère.
14
« L’arrivé dans une famille d’un enfant « non-conforme » provoque un certain nombre de
perturbations qui bouleversent l’équilibre familial » et ses projets.6
Cet événement bouleverse
la vie de chacun : tous les processus psychiques et les mécanismes de défense sont remis en
question.
3.2 Le traumatisme
Laplanche et Pontalis7
définissent le traumatisme comme « un événement de la vie du sujet
qui se définit par son intensité, l’incapacité du sujet d’y répondre adéquatement, le
bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation
psychique ».
Cette naissance particulière peut avoir un effet traumatique, c’est à dire entraînant une
effraction dans le psychisme familial et un bouleversement des défenses habituelles.
« L’enfant s’impose avec sa réalité comme étranger, voire étrange ». Pour Simone KorffSausse8
, la découverte d’une anomalie chez l’enfant confronte ses parents à la situation
analogue de ceux confrontés, dans la mythologie grecque, à La Méduse (l’une des Gorgones
habitant non loin du royaume des morts) qui, par sa laideur tenant surtout aux serpents qui
entouraient son visage, « frappaient de terreur ses ennemis épouvantés ». Lors d’une
consultation, une maman a pu exprimer ce face à face insoutenable. « Je ne voulais pas me
retrouver à la maison qu’avec Adèle, je restai le plus longtemps au travail pour que le soir, ce
soit mon mari qui s’occupe d’elle ».
En 1919, Freud évoque l’inquiétante étrangeté qui rendait compte pour lui de « tout ce qui
aurait dû rester secret et caché mais qui est venu au jour ».9
Il ajoute que ce sentiment surgit
« chaque fois que les limites entre l’imagination et la réalité s’effacent, où ce que nous avons
tenu pour fantastique s’offre à nous comme réel ». Rappelons-nous cet enfant imaginaire,
dans les pensées de chaque parent, cet enfant merveilleux, « His Majesty the Baby », disait
Freud, est un « véritable objet narcissique parental ».

6
GRANJON, E., LIVET M.O., GAMBINI, I. (1998) « Cheminement des familles et des équipes dans la
découverte du handicap », Revue Contraste de l’ANECAMSP, n° 8. 7
LAPLANCHE, J., PONTALIS, J.-B. (2002) Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF. 8
KORFF-SAUSSE, S. (1996), Le miroir brisé, Paris, Calmann-Lévy. 9
FREUD, S. (1919), « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée. Paris, Gallimard, 1933.
15
Mais, Simone Korff-Sausse10 écrit qu’il y a aussi cette ombre qui le double, ce bébé du
« fantasme négatif, dont les rêves des parturientes sont si chargés, ce bébé cassé, malformé,
incomplet, insatisfaisant ». Et quand le fantasme devient réalité…
On peut alors penser que le père de Vincent, saisi par l’effroi, sidéré, ses pensées étant comme
paralysées et sa capacité d’élaboration anéantie, pris dans un mouvement de déliaison de ce
vécu catastrophique, n’a pas pu annoncer les risques vitaux qu’encouraient son fils cadet
d’une manière plus contenante à Vincent.
3.3 Difficultés suite à la situation du handicap.
Les membres de la fratrie ne sont pas tant troublés par cette naissance différente mais plutôt
par le comportement de leur parents face à cette naissance et aux difficultés qui s’en suivent.
Pierre est un enfant de 4 ans qui présente une hémiplégie droite. Un des traitements qu’il lui a
été prescrit est l’injection de toxine botulique qui va permettre aux muscles de se détendre.
Pour cela, il a du partir dans une autre ville avec ses parents. Nicolas, son frère aîné de 3 ans,
assistant au groupe fratrie, savait que son frère allait subir un traitement mais ses parents,
« pour ne pas l’inquiéter » nous dit la mère, ne lui ont pas « tout dit ». Ils ne lui ont pas
expliqué non plus dans quel but on lui administrait cette toxine. Nicolas n’a pas eu de lieu
familial pour exprimer ce qu’il ressentait ; alors ses inquiétudes ont fait écho sur son corps :
« pendant une semaine, Nicolas a eu des maux de ventres » nous rapporte sa mère. Dans le
groupe fratrie, Nicolas nous explique, avant le départ de son frère, ce qu’on va faire à son
frère. Seulement, ce qui fait défaut pour Nicolas ne se situe pas à un niveau opératoire mais
plutôt affectif : les parents étaient inquiets pour cette première séance. En effet, la mère de ces
garçons exprime ses inquiétudes sur l’efficacité du traitement en ayant un sourire qui montre
bien une défense face à des affects douloureux. C’est justement sur ce point que Nicolas est
perturbé par le départ de son frère : on lui dit par des sourires que tout va bien mais on lui fait
ressentir, involontairement, une inquiétude qui transparaît dans le comportement des adultes.
Alors, l’enfant est troublé face à cette ambiguïté. De plus, les parents étant préoccupés par ce
traitement, à une semaine du rendez-vous, Nicolas ne sait pas par qui il va être gardé. Il dit :
« je ne sais pas ce que je vais faire pendant qu’il sera à l’hôpital ». Il nous confie qu’il sera
gardé par N. ou B., « des copines à maman » ou par sa « mamie ».

10 BEN SOUSSAN, P., KORFF-SAUSSE, S., NELSON, J.R., VIAL-COURMONT, M. (1997), Naître différent,
Ramonville Saint-Agne, Erès.
16
C’est à cette occasion qu’il nous fait part de l’existence d’un seul de ses papis car l’autre est
décédé suite à « une grave maladie qu’on ne pouvait pas guérir ». On peut alors se demander
si Nicolas a eu peur de perdre son frère. Il se défend face à cette idée en montrant la
différence entre les deux « malades » puisque l’un a un traitement et pas l’autre. Toutes ces
inquiétudes ne trouvent pas de place dans le discours avec les parents déjà trop fragilisés et
préoccupés par l’état de santé de leur enfant handicapé.
Charles Gardou11 écrit que « tout se passe comme si les frères et sœurs, vampirisés par la
souffrance parentale et par celle de leur pair déficient, n’avaient plus d’espace psychique
suffisant pour faire droit et place à leur propre traumatisme dont la nature et la gestion, pour
être dépendantes de ce que vivent les autres membres de la famille, n’en ont pas moins leur
spécificités ». Dans le groupe fratrie, les enfants trouvent justement cet espace où parler de
leurs inquiétudes, déposer leur agressivité face à ce vécu d’abandon et à cette rivalité
fraternelle dans les jeux de rôles, ainsi, de manière plus symbolisée.
3.4 Des parents déstabilisés
Dans le groupe fratrie, quelque soit le matériel utilisé, on constate que les thèmes de jeux sont
souvent les mêmes. Analysons une séance de ce groupe encadrée par la psychologue et
l’éducatrice de jeunes enfants.
A cette séance sont présents Léa, David, Christophe, Angélica, Nicolas et Justine. Léa est la
sœur de Marc qui a 6 ans et demi et qui présente une dystrophie musculaire. David a 6 ans et a
une petite sœur Lucie de 3 ans qui est connue pour des séquelles neuro-motrices, sensorielles
et cognitives suite à un traumatisme crânien. Christophe est l’aîné de Marion, 2 ans et 4 mois,
suivie pour des troubles du développement évolutifs. Angélica a 5 ans et elle est l’aînée de
Thomas, 1 an et 8 mois, qui est pris en charge suite à une épilepsie sévère. Puis, Nicolas, 7
ans, est le grand frère de Pierre, 4 ans, qui présente une hémiplégie droite. Enfin, Justine est
l’aînée de Claude, 3ans, qui souffre de troubles du développement en lien avec un déficit
cérébelleux.

11 GARDOU, C. et coll. (1997) Frères et sœurs de personnes handicapées, Le handicap en visages – 3,
Toulouse, Erès.
17
Les enfants sont installés autour de la table et voient Angelica qui éprouve du mal à se séparer
de sa mère. Elle pleure et ne lâche pas la main de sa maman. Sa mère hausse le ton de sa voie
et lui dit « A cause de toi, on va être en retard pour ton frère. Alors tu fais ton choix : tu restes
ou tu viens ! » Quand Angelica lui dit qu’elle préfère rentrer avec elle, sa mère la prend
brutalement par le bras et s’en va.
Face à cette scène, les enfants sont sidérés et ne parlent pas jusqu’à ce que l’éducatrice
mettent des mots sur leur ressenti pendant que la psychologue raccompagne Angelica et sa
maman. Nicolas renchéri en parlant des difficultés de Pierre à se préparer ce matin, raison
pour laquelle il était en retard. Puis chacun des enfants se présentent. C’est là que Nicolas
parle des injections de toxine botulique de son frère. C’est à cette occasion qu’il va pouvoir
exprimer son ressenti d’abandon en disant « Et moi, je ne sais pas ce que je vais faire pendant
qu’il sera à l’hôpital ». Comme nous l’avons déjà écrit, il ne sait pas qui va le garder, où il
sera alors qu’on s’occupe de son frère. L’angoisse d’abandon vécu par Angelica a réveillé la
sienne. On peut voir à partir de ces deux situations que les parents sont dépassés par les
événements et n’ayant pas le temps pour leur enfant valide, ils les mettent devant le fait
accomplit. R. Scelles12 écrit « ce n’est pas tant l’état de santé de leur pair qui pose problème
aux frères et sœurs mais, les réactions que cette pathologie provoque chez les adultes
déstabilisés, impuissants, blessés […] ».
Un peu plus loin dans la séance, une autre situation difficile est vécue par les enfants :
pendant que sa sœur avait une prise en charge, David a assisté au groupe. Puis, une fois la
séance de sa sœur terminée, sa mère vient le chercher et lui demande de quitter le groupe car
« le taxi de sa sœur les attend ». Cependant, David avait déjà bien investi le groupe en
choisissant le personnage qu’il souhaitait jouer, alors il ne voulait pas partir. Après
proposition de la psychologue, sa mère le laisse un peu plus dans le groupe. A ce moment là,
David décide de jouer un personnage qui a « un pistolet pour attaquer ». La violence vécue
par l’enfant non handicapé face à la nécessité de toujours faire en fonction de l’enfant
handicapé est signifiée ici par le besoin de jouer un rôle d’agresseur. Sa mère insistant, il
quitta le groupe avec les larmes aux yeux. Suite à cet évènement, une discussion avec la
famille, insistant sur l’importance de la présence des enfants durant toute la séance du groupe,
a permis de réorganiser les choses pour que la place de David dans le groupe soit respectée.

12 SCELLES R. (1997) Frères et sœurs d’enfants handicapés, Le journal des psychologues, n° 147.
18
Concernant les thèmes du jeu des enfants, ils jouent souvent des personnages forts tels que
des chevaliers, des « Power rangers » ou « Batman » qui défendent les enfants d’une famille,
ou une princesse, contre les méchants qui veulent les kidnapper. Ils sont nantis de « fusils très
longs », de pistolets, d’épées, de sabres ou de « dag magique » qui « est un couteau […] très
pointu ».
La psychologue est « le méchant voleur qui attaque en voiture » ; elle va vouloir « voler les
enfants ». Christophe est un policier en moto et en hélicoptère ; Nicolas est aussi un policier et
possède un cheval, un bison et un avion. Justine joue une princesse qui soutient la mère
(l’éducatrice) hospitalisée. Les parents sont fréquemment mis en position d’impuissance par
leur état de santé. Léa n’occupe pas un rôle précis dans l’histoire mais joue aux côtés de
l’éducatrice.
« Le voleur veut voler tous les enfants ». Souvent, les enfants sont en position d’insécurité
dans leurs scénarios, un peu comme eux, susceptibles d’être agressés. Face à cette fragilité des
enfants de la famille et à la situation d’impuissance des parents malades (car ce ne sont jamais
eux qui défendent et protègent les enfants volés), ils occupent des rôles protecteurs. Ils
expriment par là leur propre besoin d’être protégé. A la séance suivante, vient Alex, avec sa
maman et sa sœur Louise. Ses parents sont préoccupés par leurs soucis de couple et les
difficultés de Louise. Alors, ils ont peu de temps pour Alex qui a du arrêter le judo car ses
parents estiment que « c’est trop loin ». Il dessine un héros qui a un bouclier qui ne le
« protège pas assez » comme ses parents qui ne le protègent pas de leur différents de couple.
La mère d’Alex nous fait part des propos de son fils qui patientait dans la salle d’attente :
« c’est quand mon tour ? ». C’est d’ailleurs lui qui est allé réveiller sa mère ce matin. On voit
qu’Alex doit contenir beaucoup de choses pour lesquelles il veut, à son « tour », être pris en
charge. Il a besoin d’un espace à lui pour rejouer, d’une manière plus socialisée, la violence
qu’il vit.
Pour conclure, on remarque que si les enfants perçoivent que l’enfant handicapé a un
« problème », ce qui les inquiète, c’est la façon dont les adultes réagissent face à cette
nouvelle situation.
Les enfants plus âgés, lors de la naissance d’un frère ou d’une sœur handicapé, souffrent
moins du manque d’attention parentale, car ils peuvent plus facilement investir d’autres
domaines de leur vie ou d’autres personnes. Ils ont aussi plus de moyens de parler de ce qui
les tracasse.
19
Tandis que les enfants plus jeunes sont encore très dépendants des adultes, et la défaillance de
ces derniers peut mettre en danger leur équilibre psychique. Ils ne comprennent pas ce qui
arrive, n’ont pas de mots pour dire leur détresse, ne savent pas quelles questions poser pour
mettre fin à leurs incertitudes, ou n’osent pas le faire pour ne pas peiner plus leurs parents.
Enfin, leurs sources d’information sont moins diversifiées que celles de leurs aînés.
3.5 Comment comprendre cet enfant différent ?

Au début de sa vie, le bébé envoie des signaux dont il ne comprend pas lui-même le sens : il a
mal – il crie ; il a faim – il crie. Ce sont ses proches qui, comprenant la signification de ces
manifestations, lui donnent les moyens de les penser à son tour.
Quand la mère dit à son enfant qu’il pleure parce qu’il a faim, elle lui permet de donner
progressivement un sens à la tension insupportable qu’il ressent. Ensuite, il fera le lien entre
les trois événements : la sensation, le mot pour la dire, l’acte pour l’apaiser. Non seulement, il
ressent alors la tension, mais il pense et imagine la façon dont elle peut être apaisée. Or, en
raison de ses déficiences, l’enfant handicapé peut rarement dire de façon univoque ce dont il a
besoin, ce qu’il désire. Souvent perturbé (hypotonie, ou hypertonie des muscles), son tonus
gêne le dialogue par le corps entre lui et ses parents.
Ils ont alors du mal à se mettre à sa place pour se représenter ce qu’il sent et ce qu’il est.
Parents, frères et sœurs peuvent ainsi se trouver dans l’incapacité de donner à cet
être « étrange » les moyens de symboliser ce qu’il vit et ce qu’il ressent. Par exemple, s’il est
athétosique (porteur d’une atteinte cérébrale qui provoque des mouvements difficilement
contrôlables par l’enfant) et fait une grimace, son entourage peut penser qu’il a faim ; le lui
disant, il lui renvoie un sens à son expression, alors que cette contraction peut aussi n’être
qu’un symptôme de sa pathologie. A contrario, lorsqu’il a mal, ils peuvent lui dire que sa
contraction est due à son athétose. Certains enfants polyhandicapés crient beaucoup, la nuit
comme le jour, sans que leurs proches comprennent le sens de ces pleurs : « Souffre-t-il ? » ;
« Veut-il dire quelque chose qu’il est impossible de comprendre ? » ; « A-t-il fait un
cauchemar ? ». Impuissants à aider ce bébé, ses proches peuvent ne plus entendre ses appels
faute de savoir quel sens leur donner. Les interactions entre l’enfant et ses proches, au lieu
d’être à l’origine de gratifications mutuelles, deviennent alors source de frustrations. Le bébé
ne se sent pas compris ; les parents, les frères et les sœurs ne sont pas valorisés car ils ne
20
parviennent pas à apaiser l’enfant. Ils ont alors le sentiment d’être les « mauvais » parents, les
« mauvais » frères et sœurs d’un « mauvais » bébé. Aucun mot n’étant apte à qualifier ce qui
est ressenti de part et d’autre, la famille peut alors arrêter de penser, de fantasmer, de rêver.13
David est l’aîné de 3 ans d’une petite sœur âgée de 3 ans ayant subit un traumatisme crânien
important après une chute. Cette petite fille émet des vocalises et a un faible tonus. David est
distant avec elle et ne pose pas de question sur l’handicap de sa sœur mis à part le moment où
« elle redeviendra normale ». On voit bien qu’il éprouve des difficultés à être en relation avec
cette « nouvelle » sœur qui ne peut pas s’exprimer comme auparavant.
Concernant son sommeil, elle pleure souvent la nuit et les parents n’en connaissent pas la
raison ; elle réveille David qui va rejoindre ses parents dans leur lit. Ce comportement reflète
d’abord la question de la relation de David avec ses parents : l’accident de sa sœur est survenu
brusquement et les parents ont dû faire face au traumatisme de l’évènement mais aussi à
l’importante prise en charge qui s’en est suivie. La maman exprime qu’elle est « fatiguée » de
cette situation et à plusieurs reprises dit que « c’est lourd ». Cette situation ne leur permet pas
de passer autant de temps qu’ils l’auraient souhaité avec David, qui lui aussi fut mis devant le
fait accomplit. Cette situation ne lui laissa pas l’occasion de se séparer progressivement de sa
mère. Ainsi, la nuit étant un moment où sa sœur n’a pas de prise en charge, David peut avoir
ses parents, et notamment sa mère, pour lui seul. Tout cela provoque, même s’il tente de les
inhiber, des mouvements ambivalents d’amour et de haine envers ses parents qu’il peut aimer
quand ils s’occupent de lui et qui le mettent en colère quand sa sœur occupe tout l’espace. On
peut penser qu’il pourrait en vouloir à sa sœur mais l’expression d’un tel sentiment est
beaucoup trop culpabilisant pour qu’il soit formulé.
Ce n’est qu’après quelques séances que David commence à s’autoriser à manifester
l’agressivité envers ses parents. Lors d’un jeu de Playmobil, il joue au football et il est
l’enfant qui marque des buts contre ses parents. Les parents réceptionnent ses ballons et
« sans faire exprès » il fait tomber sa mère en lui lançant le ballon dessus. Il en est d’abord
surpris et attend la réaction de la psychologue qui joue le rôle du papa et de la maman. Voyant
qu’elle continue de sourire, il en rit et recommence en disant « je voulais faire tomber la

13 ANDRE, F. (1986) L’enfant insuffisamment bon, Lyon, PUL
21
dame ». Puis il fait aussi tomber le père, ce qui le fait beaucoup rire. Il éprouve du plaisir à les
faire tomber, donc un bien être à laisser libérer cette tension tant retenue.
Cette difficulté de l’enfant handicapé à dialoguer à partir de son corps a aussi des
répercussions qu’on peut observer chez Christophe, frère de Marion qui présente des troubles
du développement évolutifs. Dans le groupe fratrie, quand un nouvel enfant arrive, les autres
enfants se présentent. Ce fut le cas d’une séance où Christophe se présente et parle de sa sœur
en disant qu’elle « a un handicap de partout ». Au cours des autres séances, il dit souvent que
sa « sœur est handicapée » ; cependant, il utilise ce mot sur un mode plaqué qui nous fait
douter de sa connaissance exact du sens de ce terme. Par la suite, la psychologue lit le livre
Poulette crevette14, dont le personnage principal est une poule qui ne parle pas. Christophe est
très attentif et se mort les doigts. Les parents de Poulette crevette l’emmènent voir le médecin.
Christophe demande alors « pourquoi elle est en colère ». La psychologue lui demande
pourquoi elle pourrait l’être mais il n’a pas su dire pourquoi ? On peut se demander s’il ne
projetait pas sa propre colère contre sa sœur qui n’arrive pas à parler et que lui ne comprend
pas.
Puis les enfants finissent leur dessin et l’expliquent au groupe. Christophe a dessiné un
« labyrinthe pour pas qu’il se perde ». Il y a trois sorties : l’une amène au feu, l’autre où « on
se fait mordre » et une dernière où se trouve le « poulailler ». C’est « un labyrinthe avec plein
de dangers. Il faut bien rester sur le chemin et dans les maisons ». On peut en déduire qu’il se
trouve dans une situation d’insécurité probablement en lien avec la relation qu’il a avec sa
sœur – et donc avec la situation du handicap – et les difficultés de ses parents face à cette
situation. Pendant le goûter, temps après celui des dessins, les enfants reparlent de l’histoire
de Poulette crevette. C’est à cette occasion que Christophe nous dit que sa sœur ne parle pas
non plus mais qu’elle « fait beaucoup de bruit et la nuit aussi ». Ceci le réveille et l’ « énerve
car il doit toujours aller la voir ». Il est le premier enfant du groupe à exprimer nettement
l’agressivité que la situation du handicap de sa sœur peut provoquer.
De plus, durant cette séance, il est animé d’un rire nerveux masquant cette agressivité qui
ressort avec un geste où il porte la main sur son voisin comme pour le frapper. Est-ce une

14 GUILLAUMOND, F. (2002) Poulette crevette, Paris, Editions Magnard.
22
agressivité contre sa sœur ? En effet, c’est lui qui amène le thème du rapt d’enfants : « les
bébés vont se faire voler ». Et il se donne le rôle du voleur donc, d’agresseur.
Cependant, comme le dit André15, face à cette situation où il ne peut pas comprendre sa sœur,
donc impuissant, il se dévalorise. Après avoir fait des roulades sur le tapis, les enfants
remettent leurs chaussures et Christophe dit : « Des fois je suis bête, je comprends rien avec
mes chaussures ! » car il éprouve du mal à défaire ses lacets.

15 Op. Cit. p. 20
23
4 Frères et sœurs entre eux
4.1 Une approche psychanalytique du lien fraternel
Quand un enfant regarde son frère, il a parfois le sentiment que c’est lui qu’il voit.
« Dans le groupe fraternel, plus encore que dans le groupe familial, les différenciations sont
progressives et longtemps relatives ; phénomènes d’identités partagées, de consanguinité, de
double spéculaire, d’identification projective, jouent de façon incessante à travers les relations
affectives de l’enfance, avec les alliances et leurs renversements, les scrupules et les
complicités ».16
4.1.1 Mon frère, ma sœur, mon miroir
Dans le miroir, l’enfant voit ce qui, dans la « réalité » n’est qu’un reflet, et parfois, ce qu’il
sent et ressent dans son corps, il ne le voit pas ; il ne peut voir son dos ni se voir de profil.
Zazzo17 a montré que l’enfant se différencie plus rapidement de son image perçue dans le
miroir qu’il ne différencie l’image d’une autre personne de la personne réelle dont il ne
perçoit rien des sensations. Ceci parce que, dans un cas, il peut confronter l’image perçue à
ses sensations intéroceptives, et pas dans l’autre.
4.1.2 Place de l’autre dans la naissance du sentiment d’identité
Lacan et Dolto conçoivent de façon différente l’impact de l’image spéculaire et de la
confrontation à l’autre dans la vie psychique de l’individu.

16 BRUSSET, B. (1980), « Transfert fraternel et groupe », in Frères et sœurs, sous la direction de SOULE, M.,
Paris, ESF.
17 ZAZZO, R. (1986), « Les dialectiques originelles de l’identité », in Identité individuelle et personnalisation,
sous la direction de TAP, P., Toulouse, Privat.
24
Lacan et le stade du miroir
Pour Zazzo18 en percevant son image dans le miroir, l’enfant est étonné, inquiet et, quelques
fois il fuit. Quand il s’amuse de cette image, lui fait des grimaces, il s’agit d’une réaction
sociale, puisque alors ce n’est pas lui – comme le dit Lacan – qu’il voit, mais un autre avec
lequel il communique et joue.
Lacan interprète différemment la façon dont l’enfant réagit face au miroir. En 1936, il
présente sa théorie du stade ou de la phase du miroir, qu’il définit comme formateur de la
fonction du « Je » et situe vers 18 mois.19 Pour lui, durant ce moment inaugural, l’enfant
jubile de voir son reflet dans le miroir, qui lui renvoie l’image d’un être « unifié », alors qu’il
se sent encore « morcelé ». En s’identifiant à ce corps unifié perçu dans le miroir, il conçoit
l’existence d’une unité de son corps qui contredit ce que ses sensations lui renvoient. Il peut
alors anticiper au niveau imaginaire une unité qu’il ne peut pas encore sentir dans son corps.
Mais il n’est pas nécessaire qu’il y ait cet objet matériel qu’est le miroir. « C’est l’autre, le
semblable, qui fait fonction de miroir. Le corps de l’autre en tant que vu est à la source de la
sensation unifiée du corps propre ».20 Ainsi, l’enfant ne projette pas d’abord son image, mais
intériorise l’image de l’autre. C’est là qu’on peut parler du processus d’identification
(identification de et identification à).
L’enfant dépend alors de l’autre pour accéder à la connaissance de lui-même, puisque, dans
cette rencontre inaugurale avec les images, il s’appuie sur ce qui lui est donné de l’extérieur
pour acquérir la conviction de son unité. Cet apport extérieur lui permet de ne pas se laisser
tromper par ses seules sensations. Le sujet se construit donc dans une interaction constante
entre connaissance de soi/connaissance d’autrui ; méconnaissance de soi/recours à l’autre
pour y pallier.

18 Op. cit. p. 23
19 LACAN, J. (1966) « Le stade du miroir », Ecrits, Paris, Editions du Seuil. 20 BOUKOBZA, C. (2003) « Le lien fraternelle : un point de vue psychanalytique », Revue Contraste,
ANECAMSP.
25
Dolto et « l’amour-identification »
Dolto21 pense, quand à elle, que l’enfant, avant de voir son image unifiée dans le miroir, a
déjà une image mentale de son corps unifié qui entre dans un rapport de complémentarité avec
celle qu’il perçoit. L’image scopique (image d’un corps unifié perçue dans le miroir mais peut
aussi bien être la voix ou tout autre forme sensible) ne faisant que modeler, renforcer l’image
psychique du corps, qui lui préexiste. Matrice de l’identité, à la différence de celle du corps
anatomique, l’image corporelle s’élabore progressivement en fonction de l’histoire du sujet et
de ses relations avec les autres, notamment avec sa fratrie.
Elle souligne la notion d’identification à travers le premier type d’amour qu’est « l’amouridentification, être-avoir-faire comme l’adulte tutélaire ».22
Si, pour Lacan, l’enfant « jubile » quand il voit son image unifiée dans le miroir, pour Dolto,
cette confrontation l’oblige à faire le deuil de sa toute puissance et à prendre en compte la
réalité extérieure. Il doit alors reconnaître que l’image spéculaire diffère de l’image psychique
issue de ses expériences passées.
Malgré leurs divergences, ces auteurs s’accordent pour noter que l’enfant se construit en se
reconnaissant dans les autres puis en se différenciant d’eux. C’est pourquoi avoir une sœur ou
un frère handicapé, surtout sensiblement du même âge que soi, peut poser des problèmes
importants aux enfants. En effet, ils s’identifient à cet enfant qui leur ressemble et ignorent, si
on ne les y aide pas, comment se différencier de lui. L’enjeu étant de pouvoir ressembler à
l’enfant déficient sans courir le risque de devenir « comme » lui, c’est-à-dire handicapé.
Prenons l’exemple de l’enfant qui pleure, parce qu’il a poussé son ami. Dans un premier
temps, il pense que c’est lui qui est tombé. En effet, se souvenant de ses sensations lors d’une
de ses chutes passées, et s’identifiant à l’autre, il pleure « pour lui », « avec lui », et « comme
lui ». Ce moment où l’enfant expérimente le fait de comprendre ce que l’autre vit, en se
remémorant ce que lui-même a vécu, est central dans la construction du lien social. En effet,
que serait un humain qui, voyant l’autre pleurer, ne pourrait pas se représenter ce que l’autre

21 DOLTO, F. (1992), L’enfant du miroir, Paris, Payot. 22 DOLTO, F. (1981), « La dynamique des pulsions et les réactions dites de jalousie à la naissance d’un puîné »,
Au jeu du désir, Paris, Editions du Seuil.
26
vit, et donc, ne pourrait, dans un mouvement d’empathie, le consoler comme il aurait aimé
l’être lui-même dans une telle situation.
Toutefois, l’enfant expérimente le fait que, dans son corps, lorsque l’autre tombe, lui-même
ne sent rien. C’est ainsi qu’il parvient à se représenter ce que l’autre vit, tout en le
différenciant de ce que lui-même vit. Il acquiert alors le sentiment de sa propre identité, à la
fois liée et séparée de celle de l’autre.
4.2 Mouvements identificatoires des enfants du « groupe fratrie ».
Lors de la présentation des enfants, vient le tour de Léa, 3 ans et sœur de Marc atteint une
affection neuromusculaire. La psychologue l’aide à parler des difficultés de son frère :
« Comme la sœur d’Alex, Marc ne court pas vite. Mais toi, tu n’a pas cette maladie ». Léa qui
ne parlai jusque là que très peu et répondait par des oui, des non ou des hochements de tête
ajoute alors spontanément « oui mais, moi aussi, des fois je suis malade ».
Les présentations avaient commencé par montrer le lien fraternel entre Marc et elle, donc
faisant parti d’un même groupe, ayant la même identité. Puis, quand la psychologue souligne
leur différence, elle souligne la similarité avec son frère où elle peut être comme lui malade,
même si ce n’est pas de la même manière. En marquant l’altérité entre elle et son frère, est-ce
la « figure de l’étrangeté » qui est réapparue? Pour lutter contre cette étrangeté, l’enfant
insiste sur le lien fraternel qui les unit dans le but d’atténuer leur différence et rendre ce frère
moins « monstrueux » puisqu’ils sont du même sang, issus des mêmes parents, donc
semblables.23
Dans la même idée, Régine Scelles24 évoque le cas de deux frères dont l’un est infirme moteur
cérébrale, et exprime à ce propos que l’identification avec son frère l’angoisse pour une part,
car il ne souhaiterait pas « être handicapé » comme lui, et pour une autre part, elle le rassure,
puisqu’elle lui rend son frère plus familier et donc plus proche.
Toujours dans ce temps des présentations, lors d’une autre séance, Christophe veut
commencer. Il débute par : « Ma sœur, elle a beaucoup de problèmes ». Alors qu’on attend
qu’il parle de lui, il met en avant sa sœur. Doit-on interpréter cela sous l’angle de la confusion
des identités ou un besoin de discuter des difficultés de sa sœur ? Sûrement un peu des deux.

23 Op. cit. p. 14
24 SCELLES, R. (2005) Des frères et des sœurs, in Penser le handicap mental, sous la direction de ZRIBI G. et
CHAPELLIER J.-L., Rennes, Editions ENSP.
27
Il est le seul enfant du groupe à dire, à plusieurs séances, que sa sœur est « handicapée ». Et
lors d’une autre séance, il commence d’abord par nous montrer qu’il a un aphte, donc un mal
physique. On se situe bien dans ce que Lacan énonce de l’identification : l’image du corps de
l’autre nous permet de construire celle de notre corps.
De plus, à plusieurs reprises, les autres enfants parlent de leurs atteintes physiques. L’un a été
attaqué par des guêpes, l’autre s’est ouvert la joue ou est tombé sur la tête et a saigné. Un
autre nous montre son genou écorché. Dans la perspective de Dolto, l’image scopique devrait
renforcer l’unité de l’image psychique. Seulement, quand l’image de l’autre lui apparaît
« abîmé », déficitaire, l’enfant non handicapé peu en être déstabilisé. Il est alors touché
psychiquement mais aussi physiquement par l’handicap de son pair.
Toutefois, au sein du groupe, les enfants montrent leurs blessures dans un premier temps, et
dans un second temps, lors des jeux, ils mettent en avant leurs compétences et leur puissance
physiques. Ils sont des chevaliers, des héros de films (Batman, Spiderman…) ou de la
mythologie grec (Hercule) qui représentent la force physique et la puissance. Ainsi, on peut
observer l’identification à leur pair porteur de handicap puis, comment, en s’identifiant les uns
aux autres à l’intérieur du « groupe fratrie », ils peuvent se différencier de leur frère et sœur.
D’ailleurs, on constate l’importance des liens au sein du groupe. Après avoir fait un dessin,
les enfants le commentent. C’est au tour de Nicolas qui nous dit avoir dessiné des « Power
Rangers qui surveillent pour voir si les méchants viennent. Ils surveillent des petits garçons
qui ne sont pas adoptés, qui sont [nous n’avons pas entendu le mot prononcé]. Ils surveillent
les méchants en prison. Ils (les Power Rangers) peuvent se transformer en animal : en loup, en
crapaud, en chauve-souris, en gorille et en loup. Quand ils s’assemblent, ça fait un énorme …
(silence), un gros … (silence) robot ». Son dessin comprend trois personnages alors la
psychologue demande : « Quand ils s’assemblent tous les trois, ils sont plus fort ? ». Nicolas
reprend : « Non, tous les sept ! ». Ce jour là, il y avait sept enfants présents dans le groupe. La
psychologue lui fait remarquer : « Sept, comme nous aujourd’hui. Alors, ils sont ensemble
pour défendre les enfants ». Nicolas acquiesce. Il y a donc une unité du groupe qui permet les
identifications et qui les rassure.
28
A ce sujet, René Kaës25 a dégagé des recherches psychanalytiques sur le groupe sept principes
fondamentaux organisés en couples complémentaires et antagonistes. Nous en avons retenu
deux pour illustrer les mouvements sous-jacents aux propos de Nicolas.
Le premier concerne le principe de délimitation dedans/dehors. En synergie avec le principe
suivant, « le groupe se forme en sécrétant une frontière entre le dedans et le dehors, une
première différenciation contenant/contenu à partir d’un premier contenant, ou encore une
enveloppe qui sépare et articule de manière plus ou moins fluide, poreuse et malléable, les
limites entre l’espace groupal et les espaces subjectifs singuliers ». C’est cette délimitation
des espaces qui permet aux enfants du groupe de se sentir plus contenu alors plus en sécurité.
Cette différenciation dedans/dehors leur donne une réassurance pour jouer les conflits internes
qui les tourmentent, puisqu’ils sont contenus par l’unité, l’enveloppe du groupe.
Le second principe porte sur la différenciation/l’indifférenciation. Comme l’évoque Nicolas,
les éléments du groupe se réunissent pour n’en faire qu’un, plus puissant. En effet, « le groupe
se forme sur un fond d’indifférenciation des psychés, dont la matière première se différencie
progressivement et par crises pour laisser place à des différenciations nécessaires au
développement de la vie psychique de l’ensemble et des individus ». Aussi, les enfants du
groupe s’identifient les uns aux autres, ce qui les rassure car ils retrouvent en l’autre ses
difficultés. Ainsi, ils peuvent mieux prendre de la distance par rapport à leurs affects et en
jouer avec plus de souplesse.
Le jeu de cette séance, comme souvent dans les autres aussi, consiste à jouer des enfants en
danger (ils vont être kidnappés) et qui vont être sauvés par des héros puissants (ici des
policiers, des Power Rangers …). Les enfants du groupe ne jouent jamais le rôle des
agresseurs ; ceci serait trop culpabilisant. Nicolas veut jouer « celui qui attaque » mais il
change vite son rôle en « policier qui défend les enfants ». Ils sont les héros qui sauvent et
protègent les enfants kidnappés. Toutefois, on aperçoit à certains moments, des mouvements
ambivalents vis-à-vis des enfants kidnappés. Christophe illustre nettement cette dynamique :
il fait tomber le voleur dans la lave pour le faire disparaître mais le fait revivre de suite après.
Il met en prison le voleur en chantant tout fort qu’il ne « pourra plus s’échapper » puis, il dit
qu’il s’est enfui. Une fois que tous les enfants sont sauvés et réunis, Christophe dit qu’il

25 KAES, R. (1999) « Les théories psychanalytiques du groupe ». Que sais-je ? n° 3458, Paris, PUF.
29
« manque un enfant, il a brûlé, il s’est enfoncé dans la terre ». L’éducatrice demande s’il est
mort et il répond « oui ». Apparaît dans ce jeu d’une part, l’agressivité envers sa sœur
handicapée avec laquelle il ne peut jouer tous ses affects d’une manière acceptable ; et d’autre
part, une ambivalence de ses affects qui lui permet de se différencier de cette sœur « nonpuissante ». Il demandera d’ailleurs plus loin, si on peut nommer un des policier Marion, qui
est le prénom de sa sœur. De cette manière, il revalorise et rend active sa sœur « handicapée »,
comme il le répète si souvent.
Régine Scelles26 explique que c’est en adoptant des attitudes contrastées que l’enfant, petit à
petit, va se différencier de l’autre : « il contemple celui qui parade – il parade à son tour ; il
subit les actes de celui qui l’agresse – il agresse à son tour ; il séduit celui qui veut le dominer,
se soumet à lui, puis le domine à son tour. Mettant en rapport ce qu’il sent dans son corps lors
de l’imitation avec ce qu’il perçoit du comportement de l’autre, il peut reconnaître ce dernier
comme autre et acquérir le sentiment de sa propre identité. Pendant une période intermédiaire,
il peut y avoir, chez un même enfant, des moments où il fait preuve de confusions moi/autre,
et des moments où il s’affirme en tant que je ».
Elle ajoute qu’avant 2 ans, l’enfant n’ayant pas encore les moyens cognitifs de se différencier
clairement de l’autre, la naissance d’un puîné peut mettre en danger la construction
balbutiante de son individualité. Il craint alors de devenir celui qu’il imite. Se mettant à la
place de l’autre, il s’attribue les sensations de l’autre et lui attribue les siennes. Il fait alors
preuve d’une confusion entre lui et l’autre, ce que Wallon appelle « sociabilité syncrétique »27
Par exemple, il pleure quand c’est un autre enfant qui s’est fait mal.
Emeline, âgée de 25 ans et cadette de 18 mois de Jean-Marc, raconte le moment où son frère
se faisait disputer par ses parents et où elle pleurait avec lui. Elle dit qu’elle avait
« l’impression d’être grondée elle aussi ». Elle ajoute qu’ils n’ont « pas besoin de parler pour
se comprendre ». En somme, ils se ressemblent tellement qu’ils sont identiques. D’ailleurs,
elle dit que sa mère les a « élevés comme des jumeaux ».

26 SCELLES, R. (1997) Fratrie et handicap. L’influence du handicap d’une personne sur ses frères et ses sœurs,
Paris, L’Harmattan.
27 WALLON, H. (1968), L’évolution psychologique de l’enfant, Paris, Armand Colin.
30
Encore aujourd’hui, elle explique qu’elle peut « lire dans le regard » de son frère pour
« savoir ce qu’il ressent ». On peut donc penser que cette sœur et son frère sont passés par la
« sociabilité syncrétique » nommée par Wallon.
4.3 La filiation et le fantasme de contagion
Lorsque l’enfant a enfin acquis la certitude d’avoir une identité propre et inaliénable, alors la
naissance d’un puîné, loin de faire souffrir son aîné, au contraire peut l’aider à grandir. L’aîné
peut alors faire « comme » le nourrisson, avoir ce qu’il « a » (la sollicitude maternelle, par
exemple) sans craindre de devenir ce que l’autre « est ». La « barrière » qui le sépare de
l’autre est alors suffisamment solidement instaurée pour qu’il puisse ressembler au bébé sans
crainte d’y perdre sa propre identité.
On aperçoit, dans un premier temps, une identité différentiée chez Sébastien, aîné de
Delphine, 3 ans, présentant des troubles du développement d’origine génétique. Il a assez de
distance vis-à-vis de l’identité de sa sœur pour, par exemple, comparer leur rythme de
développement : sa sœur met sa main à la bouche et lui a sucé son pouce jusqu’à 4 ans, « puis
il a trouvé ça dégoûtant ». Cependant, il est tracassé par d’autres questions concernant la
nature génétique du handicap de sa sœur. Il nous raconte un rêve qu’il a fait la nuit dernière :
« Maman a séparé les lits dans ma chambre. Elle s’est séparée de papa. On dormait ; il y avait
Delphine, moi, maman et papa. Quand on s’est réveillé, il y avait une main qui sortait du
corps de Delphine, de maman et de papa, mais pas de moi. Il y avait un loup à côté de maman.
Il y avait aussi des monstres et je me suis battu, mais c’était dur. […] Ils essayaient de
m’attraper et ils sont sortis du corps de ma famille. Et leurs corps restaient ouverts ».
Ce rêve est très représentatif des interrogations concernant l’origine du handicap d’un pair.
Par la séparation des parents, ce sont les représentations inconscientes d’une procréation
interdite et d’une filiation fautive, en référence à la scène primitive, qui sont mobilisées.
Ensuite, la main qui sort d’abord du corps de sa sœur est la « main-symptôme » de son
handicap, la main qu’elle porte à sa bouche ; celle que sa mère « attache quelque fois » pour
que Delphine puisse se concentrer sur une autre activité. Cette main sort aussi du corps de sa
mère et de son père mais pas du sien. Et, il est poursuivit par les monstres, représentation
fantasmatique du handicap de sa sœur, qui veulent l’attraper comme on « attrape une
31
maladie ». Il est donc dans la peur « d’attraper » le handicap de sa sœur qui est présent dans
« le corps de sa famille ».
Simone Korff-Sausse28 énonce que « l’infirmité de l’enfant vient remuer violemment les
questions de filiation. Le handicap suscite de manière intense l’idée de la dangerosité de la
transmission. Les peurs archaïques concernant l’hérédité, […], la contagion, habituellement
tapies dans l’ombre, resurgissent au grand jour, car elles sont en quelque sorte objectivées par
l’infirmité ».
On voit donc ici comment l’enfant se questionne sur son identité : à la fois différenciée, mais
dans le même temps, commune à celle de la famille à laquelle il appartient. On retrouve ce
schéma dans les trois modèles du lien fraternel explicité par Silke Schauder,29 à savoir le
modèle vertical, horizontal et circulaire. Selon le modèle vertical, les relations fraternelles se
calquent sur la relation œdipienne qui demeure l’axe de référence. Dans cette approche, les
relations que l’enfant entretient avec ses frères et sœurs seraient subordonnées à la relation
qu’il a avec ses parents. Les conflits observés entre frères et sœurs ne seraient que le
déplacement et le « travestissement » des conflits œdipiens. En revanche, le modèle
horizontale postule que le sous-système fraternel a une réelle autonomie : bien qu’étant
indissociable des relations parentales, il a sa propre dynamique qui contribue à la
différenciation identitaire des frères et sœurs. Enfin, le modèle circulaire, ou systémique, se
démarque des deux modèles précédents en inscrivant la relation fraternelle dans un réseau
familial et environnemental plus large.
4.4 Conclusion
Dans le lien fraternel, il est donc question à la fois d’une identification narcissique qui renvoie
à la problématique du « même » (même parents, même génération) et de la possibilité de
s’appuyer sur cette familiarité de la rencontre avec ce « même » pour éprouver sa propre
différence et celle de l’autre.

28 KORFF-SAUSSE, S. (2003) « Les grands-parents face au handicap », Revue Contraste, ANECAMSP, n°18. 29 SCHAUDER, S. (2003) « La fratrie de l’enfant handicapé : entre mythe et réalité », Revue Contraste.
ANECAMSP, n°18.
32
C’est le vécu de la frustration qui rendent possibles, et nécessaires, les mouvements de
différentiation et d’identification qui donneront naissance à l’émergence du sentiment
d’identité et la possibilité de se représenter le vécu de l’autre, séparé et lié à soi.
Mais comment ces différentes fonctions subtiles et complexes du lien fraternel se voient-elles
modifiées par le handicap qui affecte un des membres de la fratrie ?
33
5 Jalousie et rivalité fraternelle.
L’individu se construit dans un jeu toujours inachevé de confrontation à l’autre. Celui-ci peut
être un rival dont il convient d’évaluer la force pour savoir comment l’affronter : « l’éliminer,
prendre sa place, composer avec lui, s’identifier à lui pour s’approprier certaines de ses
qualités, sans pour cela devenir lui ».30 L’enjeu est alors de parvenir à affirmer une identité
séparée de celle de l’autre, mais non totalement indépendante de lui.
5.1 La jalousie
Quand on parle de fratrie, on évoque souvent les sentiments de jalousie et de la rivalité.
Le Petit Larousse Illustré31 définie la jalousie comme :
« Sentiment qui naît de l’amour et qui est produit par la crainte que la personne aimée ne
préfère quelqu’un d’autre… Tourment causé par la crainte ou la certitude d’être trahi par la
personne qu’on aime, d’être aimé d’elle moins qu’une autre personne ».
Dans une famille « ordinaire », les sentiments de jalousie des frères et sœurs sont perçus
comme un processus dit « normal ». On accepte sans difficulté particulière les disputes des
enfants entre eux, ou encore que l’un ne veuille pas prêter son jouet à l’autre. Dans une
famille comportant un enfant handicapé, les réactions d’hostilités et de jalousie sont des
défenses actives saines, mais qui sont difficilement accueillies par les adultes. La rivalité
fraternelle entre Vincent et son frère cadet est inhibée. Il ne peut s’autoriser aucune colère à
l’égard de son petit frère qui, par exemple, met le désordre dans la chambre sans qu’il puisse
riposter. Pourtant, il nous affirmera que ses relations avec sa sœur aînée ne sont pas démunies
de concurrence ; leurs rapports peuvent même être virulents. Mais avec son petit frère, rien de
cela n’est possible, même quand ce dernier vient à gribouiller le dessin qu’il fait et qu’il doit
recommencer.
Ainsi, les frères et sœurs de l’enfant porteur de handicap sont inhibés dans l’expression de
leur jalousie. Handicapé, c’est-à-dire fragilisé, cet enfant l’est en effet. Quelle peut être
l’origine de cette pathologie ? Peuvent-ils fantasmatiquement s’en tenir responsables ? Ne

30 Op. cit. p.26
34
risqueraient-ils pas de leur faire plus de mal par l’expression de leur jalousie ? Pourtant, la
rivalité est bien là. Les hospitalisations qui maintiennent les parents hors de la maison, les
démarches multiples qui mobilisent leur attention, la préoccupation qui retient tous les adultes
de la famille laissent les aînés de côtés.
Par ses difficultés scolaires, Vincent signifie à sa mère qu’il voudrait qu’on passe aussi du
temps à se préoccuper de lui et non pas uniquement de son frère. Sa mère nous dit que « pour
l’instant, tant que Denis ne sera pas plus grand », ils ne peuvent pas « faire autrement ». Ils
n’ont « pas le choix, c’est comme ça ». On peut apercevoir ici le poids de cette situation pour
cette mère qui travaille le matin, consacre ses après-midis aux soins de son fils cadet, et n’a
plus vraiment de temps pour elle, pour son couple et pour ses deux autres enfants. Lorsque
Vincent se fait mal à la jambe et que son état nécessite des béquilles et de l’aide, sa mère
entend son appel en nous confiant qu’il s’est « crée son handicap pour qu’on s’occupe de lui,
même si le mal est réel ». Ils ont ainsi pu aménager un espace pour être plus présent pour lui.
5.1.1 Conflit œdipien à l’origine de la rivalité fraternelle
Selon Freud,32 pour ne pas risquer de perdre la protection et l’amour de son père qu’il jalouse,
qu’il aime autant qu’il le déteste, « le garçon déplacera son agressivité sur un membre de sa
fratrie ». Ainsi, la jalousie fraternelle serait pour lui le résultat d’un déplacement de
sentiments qui, à l’origine, s’adressaient aux parents. Ce sont donc les conflits œdipiens qui
seraient rejoués dans la rivalité fraternelle. D. Marcelli33 développe ce point à partir de
l’histoire de la descendance d’Œdipe : Etéocle, Polynice, Ismène et Antigone. Les deux frères
se tuent en luttant pour la conquête de Thèbes. Ismène et Antigone ont un destin opposé :
Antigone, célèbre, meurt après avoir enterré son frère Polynice, malgré l’interdiction de
Créon. Et Ismène disparaît dans l’anonymat.
La descendance directe d’Œdipe représente un modèle de fratrie composite où se côtoie la
rivalité fraternelle et fratricide (Etéocle et Polynice), le soutien et la dévotion fraternels
(Polynice et Antigone), puis l’ignorance et l’exclusion fraternelle (Ismène).
31 GARNIER, Y., VINCIQUERRA, M. (sous la direction de) (2005) Le petit Larousse illustré, Paris, Larousse. 32 FREUD, S. (1922) Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1975. 33 MARCELLI, D., « Œdipe fils unique, ou le lien fraternel comme tâche aveugle de la théorie », in Francopsy,
Revue francophone de psychiatrie sur Internet, n° 2, avril 2000, http://www.francopsy.com/
35
Les différentes figures de la fraternité ici rassemblées sont les mêmes que celles que nous
voyons dans notre clinique. Par exemple, Vincent dessine une famille d’écureuils vivant dans
un arbre. Le papa est allé cueillir des noisettes pendant que la mère surveille les deux enfants,
une fille et un garçon. « Les enfants sont au chaud et la mère n’a pas envie de sortir », les
enfants non plus, car à l’extérieur, il y a un vent « dangereux ». Dans son dessin, où il se place
en étant un des enfants, on peut voir qu’il n’y pas d’autre garçon donc pas de risque de
rivalité. De cette manière, il annihile l’existence de son frère et commet symboliquement le
fratricide. D’autre part, on pourrait comprendre par ses propos que la mère serait satisfaite de
sa situation (ses deux enfants) et ne voudrait pas la changer (avoir un autre enfant) car elle est
dans un espace sécurisant (elle est « au chaud »). Vouloir sortir, c’est-à-dire vouloir autre
chose que ses deux enfants, peut signifier vouloir avoir un autre enfant. Cette idée est
dangereuse.

Ensuite, on peut remarquer le soutien et la dévotion fraternels chez Vincent, par exemple lors
d’un jeu entre Denis, sa cousine et lui-même dans la salle d’attente. A cause de ses difficultés,
Denis ne peut pas courir très vite ; Vincent refuse alors la proposition de sa cousine de jouer
au jeu qui nécessite de courir plus vite. S’il avait accepté, Denis aurait été dans l’impossibilité
de jouer, ce qui est difficile à accepter pour Vincent.
Enfin, par l’appel qu’il fait à sa mère pour qu’on se préoccupe de lui et le sentiment
d’abandon qu’il nous fait ressentir, on peut repérer ce que Marcelli appelle l’ignorance et
l’exclusion fraternelles. Nicolas, aîné de Pierre, nous transmet ce même ressenti d’abandon et
d’ignorance quand il parle de son frère qui va recevoir des injections de toxine botulique à
l’hôpital, mais qu’il ne sait pas qui va le garder, ni où il sera pendant ce temps.
36
5.1.2 L’œdipe précoce
S. Freud a théorisé le complexe d’œdipe ; à sa suite, Mélanie Klein,34 en s’intéressant à la
clinique infantile, a approfondi ses investigations sur le fonctionnement psychique précoce et
développé la théorie de l’œdipe précoce, issu de la rivalité fraternelle.
Au sein du « groupe fratrie », lors d’un jeu de Playmobil, Angelica prend trois bébés et dit
qu’ils « sont handicapés ». Ce jour-là, sont présents trois enfants : Christophe, Nicolas et
Angelica. Le papa travaille et la maman est malade. Souvent, dans leurs jeux, les mères sont
fatiguées, affaiblies ou débordées ; ce qui peut être proche de la réalité pour certains enfants.
Christophe dit que « les bébés vont se faire voler » et ils jouent le rôle des voleurs. Angelica
joue la mère et Nicolas le rôle du père. Les bébés se font voler et sont retrouvés par la police
mais Christophe est très excité. Il dit qu’il « voulait cacher les bébés dans le coffre de la
voiture ». Ainsi, il ne voulait pas que les « bébés handicapés » soient retrouvés. Alors,
Angelica lui répond : « Je vais t’en donner un et il faut que tu le gardes cette fois ! ».
Christophe le prend et le cache dans le coffre ; seulement quand la police vient chercher les
bébés, c’est lui même qui ouvre le coffre pour leur donner les bébés. Il précise : « C’est moi
qui leur ait montré ! ». Le jeu se termine avec le papa qui rentre et la mère qui va mieux et qui
n’est plus alitée.
Si nous reprenons les propos qui s’expriment dans les jeux des enfants dont nous en avons
présentés un ci-dessus, et dans leurs dessins, au niveau de leurs contenus latents, nous
saisissons les aspects d’un contre-investissement des mouvements inconscients agressifs.
« Les contenus fantasmatiques de l’œdipe précoce, la rivalité fraternelle archaïque se
manifestent par des attaques dirigées contre les bébés contenus par le corps maternel. Le
sadisme alors projeté sur les contenus du corps maternel se trouve réintrojecté sur le mode de
la culpabilité […].35 Ainsi, avec le thème du rapt d’enfant qui est souvent joué, par exemple,
les enfants expriment leur « jalousie fraternelle archaïque » par la violence contre ces bébés.
Puis, comme on peut le voir auprès de Christophe, l’agressivité projetée sur ces bébés laisse la
place à la culpabilité. C’est cette culpabilité chez Christophe qui lui fait ouvrir le coffre de la
voiture pour que les bébés soient retrouvés.

34 KLEIN, M. (1992) Envie et gratitude, Paris, Gallimard. 35 Ibid.
37
On distingue ce même mouvement dans un de ses dessins où il nous présente une marre où
tous les « bébés poissons » qui s’y trouvaient « sont mangés par les requins ». Puis, il modifie
ce scénario et nous dit : « En fait, les poissons avaient été enlevés de la marre pour qu’elle soit
nettoyée et après on les remet dans la marre ». On perçoit donc bien dans un premier temps, la
jalousie archaïque avec l’agression et, dans un second temps, la culpabilité qui peut en
découler et l’amener à la réparation. C’est vers cette souplesse psychique que nous souhaitons
tendre à travers le groupe fratrie afin que la culpabilité trop massive liée aux mouvements
d’agressivité et de rivalité n’inhibe pas l’enfant.
5.1.3 Lacan et la triangulation
Pour Lacan, l’instauration de la triangulation – moi/mon frère dont je suis jaloux/ma mère,
objet de mon amour – oblige l’enfant à substituer l’ambiguïté spéculaire à la concurrence
d’une situation triangulaire. L’enfant ne fait plus un avec sa mère, un autre existe entre eux.
Dans l’obligation de prendre acte de l’existence d’un frère ou d’une sœur, il reconnaît qu’il
n’est pas tout pour sa mère, que d’autres que lui la sollicitent, ont besoin d’elle. La voyant
agir indépendamment de lui, l’enfant saisit la limite de son pouvoir sur elle. Frustré, il se
« console » en s’attachant à d’autres personnes, s’éloignant ainsi de sa mère tout en se
rapprochant d’elle, puisque, comme elle, il n’a pas un seul et unique objet d’amour, il aime
d’autres personnes et, en retour, il est aimé d’elles.36
Nous voulons à nouveau citer l’exemple de Vincent qui avait six ans quand son frère est né.
Sa mère nous fait part du changement significatif qui s’est effectué pour toute la famille à la
naissance de Denis, en utilisant la métaphore du « tourbillon ». On peut supposer, vu son âge,
que Vincent allait sortir ou sortait tout juste de la période œdipienne ; ainsi, les fondements de
sa construction identitaire était ou allait être fraîchement élaborée. Comme le dit Lacan, avec
l’arrivée de Denis, un autre existe entre sa mère et lui. Il est alors contraint de prendre acte de
la situation triangulaire ; seulement, cette étape est vécue avec un sentiment d’abandon par
Vincent. Sa mère nous dit : « Dans le tourbillon, nous sommes peut-être allés trop vite » dans
notre souhait que Vincent soit « autonome ». Vincent doit partager sa mère avec deux rivaux :
son père et son frère. Frustré, il décide de s’attacher au même objet de soins et d’attention que

36 LACAN, J. (1938) « Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale », article « La vie mentale », in
L’Encyclopédie française, T. VIII, Paris, Larousse.
38
sa mère : son frère cadet, qu’il porte toujours en lui (où qu’il soit, il se demande toujours ce
que fait Denis) et dont il se préoccupe beaucoup. On peut supposer que de cette manière, il
désir regagner l’affection de sa mère. Il va même étudier la langue italienne car sa mère a des
origines italiennes. Celle-ci nous confit qu’elle pense que Vincent a commencé à porter de
l’intérêt pour cette langue dans le but « de lui faire plaisir ».
Lechartier-Atlan37 considère qu’une relation fusionnelle à un pair peut être un moyen de
pallier à un désinvestissement parental, mais également une manière de devenir l’autre pour
être aimé comme lui. On peut dire que Vincent fonctionne quelque peu dans cette dynamique.
Barthes, cité par Régine Scelles38, rappelle que, lorsqu’on est jaloux, on souffre quatre fois :
parce qu’on est jaloux, qu’on s’en veut de l’être, qu’on craint que ce sentiment ne blesse
l’autre et qu’on se sent ridicule de ne pas être au dessus d’un tel sentiment. Dans la plupart
des contes, la jalousie est réprimée, traitée comme un défaut à corriger. C’est au début du
siècle qu’une évolution s’est dessinée ; en effet, les enfants jaloux sont certes punis dans ces
romans, mais, reconnus comme malheureux, ils doivent aussi être aidés et recevoir un soutien
affectif. Ces besoins sont entendus dans la prise en charge des enfants et de leur famille
venant au CAMSP.
5.2 Rivalité pour affirmer son identité
Lorsque l’enfant perçoit qu’il n’est pas une personne en deux ou deux personnes en une, les
mouvements de jalousie apparaissent et signent le début de la différenciation. Notons que
l’enfant jaloux ne veut pas avoir seulement ce que l’autre a, mais souhaite cet objet parce qu’il
lui paraît désirable, du fait qu’il est l’objet du désir de l’autre. Ainsi, le désir humain n’est pas
lié au besoin, mais à ce qu’il vit comme étant objet du désir d’autrui, de même, la jalousie
n’est pas liée à l’objet, mais à la manière dont l’autre l’investit.
Ce cadre de pensée nous permet de comprendre l’intérêt de différencier les mouvements de
jalousie, selon qu’il s’agit d’ « avoir » ce que l’autre « a » ou d’ « être » l’autre, en fonction de
l’évolution des processus d’identification et de séparation entre enfants. Cette différenciation

37 LECHARTIER-ATLAN, C. (1997), « Un traumatisme si banal. Jalousies », Revue française de psychanalyse,
t. LXI, janvier-mars.
38 Op. cit. p.28
39
s’avère importante dans le cas du handicap où les questions d’identification et de séparation
sont centrales.
La jalousie qui existe entre Vincent et Denis est complexe. D’une part, elle se situe au niveau
de « l’être » : il s’agit de devenir l’autre pour annuler les différences (source de souffrance) ou
prendre sa place, ce que nous avons déjà abordé précédemment. D’autre part, elle se situe au
niveau de « l’avoir », dans le désir de bénéficier des avantages attachés à la condition de
« normalité » et de « handicap ». L’expression de cette jalousie fut impossible jusqu’à
aujourd’hui, ce qui a généré des symptômes tels que des difficultés scolaires dû à un manque
de concentration, à une inquiétude, une « angoisse permanente » nous dit sa mère. Alors, pour
qu’on s’occupe de lui, Vincent doit, comme son frère, être en échec quelque part et de cette
façon, il exprime son désir d’être materné.
D’autre part, on peut se demander si ses difficultés scolaires ne s’adresseraient pas aux
parents dans le cadre d’une jalousie œdipienne. En effet, Vincent réclame plus l’attention de
sa mère que celle de son père, dont il parle peu mais, qu’il craint, comme il a pu nous le
montrer dans ses jeux en séance. Ce silence autour du père peut être la réalisation
fantasmatique du meurtre du père. Marcelli écrit à ce propos que « la relation fraternelle est
une constitution initiale archaïque préfigurant l’Œdipe ».39
5.3 L’agressivité
Il existe une grande variété d’affects provoqués par la jalousie : par exemple, la violence
archaïque et destructrice, la dépression et, dans le meilleur des cas, une saine rivalité.
Aldomovar40 souligne que les recherches américaines et européennes montrent que les
spécificités de la vie familiale, les affects qui y circulent, le sexe, l’âge respectifs de tous les
enfants, et la taille de la fratrie pèse sur l’apparition de la jalousie et sur ses formes
d’expression. Les traitements et les réponses parentales que suscitent cette jalousie et son
expression sont tout autant tributaires de ce contexte familial.

39 MARCELLI, D. (1993) « Œdipe, fils unique », in Adolescence, 11. 40 ALDOMOVAR, J.P. (1981), « Les expériences fraternelles dans le développement de l’enfant », in Frères et
sœurs, sous la direction de SOULE, M. Paris, ESF.
40
Comme nous l’avons déjà écrit auparavant, l’arrivé d’un enfant handicapé au sein d’une
famille est un événement qui bouleverse chacun des membres de celle-ci, et modifie
considérablement la dynamique de ce groupe. Ainsi, l’expression de la jalousie, ses
conséquences et la réaction des membres de la famille peut s’en trouver perturbées aussi.
Laplanche et Pontalis41 donnent la définition suivante de l’agressivité : « Tendance ou
ensemble de tendances qui s’actualisent dans des conduites réelles ou fantasmatiques, cellesci visant à nuire à autrui, le détruire, le contraindre, l’humilier, etc. L’agressivité connaît
d’autres modalités que l’action motrice violente et destructrice ; il n’est aucune conduite aussi
bien négative (refus d’assistance, par exemple) que positive, symbolique (ironie, par exemple)
qu’effectivement agie, qui ne puisse fonctionner comme agression ».
Freud42 affirme l’existence d’une « propension primaire à l’agressivité chez l’humain » et
réserve le mot de « pulsion d’agression » à la partie de la pulsion de mort tournée vers
l’extérieur. Pour lui, la haine et les désirs fratricides sont premiers, l’amour fraternel est une
formation réactionnelle qui ferait que les rivaux, objets de haine, deviennent objets d’amour.43
Selon Marcelli,44 en choisissant un mythe centré sur Œdipe, fils unique, Freud a rejeté dans
l’ombre le complexe fraternel. Dans le même sens, le mythe de la horde primitive serait une
construction défensive de Freud, « le meurtre du père préservant, d’un désir préalable, celui
du meurtre du frère ».
La compréhension du texte lacanien oriente Marcelli sur le constat suivant : le frère constitue
un objet primaire dans l’histoire des investissements libidinaux du sujet. « Il représente une
intrusion dans le lien privilégié du sujet à sa mère, générant manque et frustration ». Le frère
serait alors, d’emblée, investi négativement : l’hostilité et la haine sont, par conséquent, les
premiers affects injectés dans la relation fraternelle.

41 Op. cit. p.14
42 FREUD, S. (1920) « Au delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1963 43 FREUD, S. (1913) Totem et tabou, Paris, Payot, 1980 44 Op. cit. p.38
41
5.3.1 Apprendre à gérer son agressivité
Jalousie et rivalité supposent la gestion de l’agressivité indispensable à la maturation des
enfants et qui, en partie, conditionne leur capacité à négocier de façon harmonieuse leurs
relations aux autres.
Plus l’enfant devient autonome et se sent capable d’exercer un certain pouvoir sur son
environnement, moins il supporte les restrictions imposées par les adultes. Ces interdits
provoquent son agressivité qu’il peut gérer en s’identifiant à l’agresseur. Puni par sa mère, un
enfant reproduisant la scène avec sa poupée en incarnant le rôle de sa mère, a le sentiment de
reprendre la maîtrise de la situation. En faisant « comme » l’adulte frustrant, il acquiert
fantasmatiquement un peu de son pouvoir. Nous observons cela avec Aurélie qui se réveille
dans la nuit et pleure. Son frère aîné et ses parents sont ainsi réveillés aussi. Elle va alors
rejoindre ses parents dans leur lit. Ces derniers lui expliquent qu’elle ne peut pas toujours
venir dormir dans leur lit. Elle rejoue cette scène en séance en s’attribuant le rôle des parents
et dit : « Non, tu dois aller dormir dans ton lit ! ». Reprenant à son compte une interdiction,
elle ne la subit plus mais se l’approprie ; ce faisant, elle se valorise en exerçant une maîtrise
sur ses affects et s’identifie à ceux qui la dominent.
Freud a évoqué ce phénomène à propos de ce qui est connu sous le nom de « jeu de la
bobine ». Il raconte que, lorsque sa fille sortait, son petit-fils s’amusait à jeter hors de sa vue
un objet qu’il avait pris la précaution de relier à une ficelle, ce qui lui permettait de le faire
réapparaître à son gré. En imitant les adultes qui disparaissaient et le laissaient seul, l’enfant
s’identifiait à l’agresseur, prenait conscience de la permanence de l’objet, la bobine
réapparaissant quand il le désirait. Enfin, de façon virtuelle, il exerçait une maîtrise sur son
abandon et se sentait valorisé d’y faire face sans trop de souffrance.
Supportant de mieux en mieux la frustration, l’enfant acquiert des capacités à mettre en place
des processus de dégagement et des mécanismes de défense, et il parvient de mieux en mieux
à ne pas agir son agressivité.
Cependant, comme nous avons pu le montrer avec les sentiments de jalousie, l’agressivité –
qui découle en partie de cette jalousie – peut ne pas s’exprimer et se jouer au sein d’une fratrie
dont un des enfants est porteur d’un handicap. L’enfant handicapé est plus fragile, peut moins
42
répondre aux attaques et les adultes sont toujours prêts à intervenir dès que les jeux des
enfants réveillent leur propre ambivalence face au handicap de leur enfant. Alors que la fratrie
est un groupe privilégié pour permettre à l’enfant d’exprimer à la fois ses pulsions agressives
et apprendre à le faire dans des conditions qui ne soient dommageables ni pour lui ni pour
autrui, comment le pair d’un enfant handicapé peut-il gérer son agressivité quand l’expression
en est interdite, même socialisée ?
On peut illustrer cette situation à l’aide de la clinique de Régine Scelles45 par un exemple
donné par une mère lors d’un groupe de parole. « Cette femme a quatre enfants dont le
deuxième est trisomique. Un jour, elle fut indignée de voir que ses enfants, jouant aux
Indiens, avaient attachés leur frère trisomique au lit et mimaient la mise à feu du bûcher qui
devait le brûler vif. Blessée de constater à quel point son enfant générait de l’agressivité, elle
mit fin au jeu, pensant le protéger. Ses autres enfants ne comprirent pas sa réaction et son fils
handicapé ne fut pas le moins véhément pour lui enjoindre de ne plus s’occuper ainsi de lui ».
Cette fratrie a trouvé là un moyen ludique pour mettre en scène et jouer l’ambivalence de leur
lien. De cette manière, l’agressivité contenue peut être libérée d’une manière symbolisée.
Freud écrit concernant la jalousie, mais il en va de même pour l’agressivité, qu’elle
« appartient à ces états affectifs que l’on peut qualifier de normaux au même titre que le
deuil. Quand elle semble manquer dans le caractère et la conduite d’un homme, on est en
droit de conclure qu’elle a succombé à un puissant refoulement et joue pour cette raison dans
la vie psychique inconsciente un rôle d’autant plus grand.46
De son côté, l’enfant handicapé participe à ce jeu, il a son rôle, y assume une position qui peut
l’aider à se sentir enfant comme les autres. Les jeux entre frères et sœurs sont des moments
privilégiés où ils se positionnent les uns par rapport aux autres. A travers la fiction, ce que
nous nommons pour les enfants du « groupe fratrie » le faire semblant, ils jouent certains de
leurs conflits, expriment leurs angoisses, ce qui les aide ensuite à les gérer, tant sur un plan
psychique que physique. En effet, nous constatons que la fratrie des enfants venant au
CAMSP ont un important besoin d’évacuer leur agressivité physiquement aussi : ils tapent
dans les coussins jusqu’à en transpirer, ils crient très fort lorsqu’ils sont attaqués et ils peuvent
oublier quelque fois la limite entre le jeu et la réalité.

45 Op. cit. p.26
46 FREUD, S. (1922), « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité »,
in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1974.
43
5.3.2 Devenir des affects agressifs
Il n’est pas facile de s’en prendre à un enfant qui a peu de moyens de défense, qui est faible et
protégé par ses parents. L’agressivité, qui ne peut s’exprimer, peut subir aussi des
transformations qui permettront à l’enfant d’évacuer et de gérer les affects qui lui sont
associés.
5.3.2.1 Changement d’objet
A l’intérieur de la famille, « les objets d’investissements des émotions hostiles circulent dans
des mouvements de déplacement »,47 qui ne sont pas toujours aisés à décrypter. Les affects
agressifs ne s’exprimant pas avec le sujet concerné, ils peuvent se déplacer sur un membre de
la fratrie, une autre personne de la famille ou se manifester uniquement hors de la sphère
familiale, à l’école par exemple.
Pour Vincent, l’agressivité en lien avec la relation qu’il a avec son cadet est déplacée sur sa
mère qui dit que Vincent a « un comportement provocateur, il pousse aux limites. Il n’est pas
tant dans l’opposition mais plus dans l’agacement ». Il se comporte ainsi uniquement avec
elle. Cette agressivité est à la fois celle provenant de sa relation fraternelle dont un interdit
familial implicite en empêche l’expression, mais aussi celle envers sa mère qui ne se
s’ « occupe pas de lui autant qu’il le voudrait ».
Deux séances plus tard, nous apprenons que Vincent à été hospitalisé toute une après-midi
pour s’être fait mal à la jambe. Sa mère souligne que Vincent a pu passer ce temps seul avec
son père et de retour à la maison, elle aussi a pris soin de lui qui a « fait le handicapé ».
C’était son moyen pour lui d’attirer l’attention de ses parents sur lui.
Lorsque le déplacement sur un objet extérieur n’est pas possible, il arrive que le sujet retourne
l’agressivité contre lui-même. Ainsi, l’enfant peut être victime d’accidents à répétition, voire,
en particulier à l’adolescence, faire des tentatives de suicide. Il ne veut pas alors mourir mais
cherche à dire sa souffrance, et son désir qu’on lui prête attention. Se faisant mal, il arrive

47 SCELLES, R. (2002) Contribution de l’étude des situations de handicap à la compréhension de la vie
psychique du sujet dans les liens aux autres, Habilitation à Diriger des Recherches, Université de Rouen.
44
également qu’il cherche à se punir d’avoir eu de mauvaises pensées ou de ne pas être un « bon
fils » ou « un bon frère ».48
D’autre part, Bonnet49 voit un lien de cause à effet entre la répression de l’affect et le passage
à l’acte. « Les affects réprimés, les représentations vidées de leur charge émotionnelle, il
suffit, un jour, d’un détail venu de l’extérieur ou d’une émotion venue de l’intérieur, pour que
soit mobilisé ce qui a été, dans un premier temps, mis de côté ». Peut-on interpréter l’acte
d’Alex dans ce sens là ? Alex vient pour la première fois. Il est présent un quart d’heure avant
l’heure du début du groupe, avec sa sœur Louise et sa mère. Louise est debout, immobile face
à Alex et sa mère. Alex reste près de sa mère. Elle explique qu’il ne souhaitait pas aller au
judo car « il faut toujours apprendre des choses » lui a-t-il dit. « Il voulait venir ici ». C’est à
cet instant qu’il s’éloigne de sa mère en donnant un coup sur le bras de sa sœur. La mère,
apercevant la scène, prend Louisa près d’elle et ne dit rien à Alex ; elle continue son discours
avec la psychologue concernant les contrariétés suite aux difficultés avec son mari. Est-ce la
phrase évoquant son désir de venir au groupe, par là l’origine de ce choix, qui a mobilisé tous
les affects jusqu’à aujourd’hui réprimés ? Sa défense face à ces sentiments qui réapparaissent
est ce passage à l’acte qui n’est pas repris par la mère.
5.3.2.2 Transformation de l’agressivité en sollicitude
Lorsque l’enfant ne peut pas exprimer son agressivité sans danger, au lieu de la refouler ou de
la déplacer, il peut la transformer en son contraire : la sollicitude.
Frères et sœurs interprètent, de façon plus fréquente qu’on ne le croit, une agression de leur
pair handicapé, comme le signe que ce dernier ne les aime pas, qu’il leur en veut. Dans ces
conditions, comment répondre sans se sentir encore plus coupable qu’on ne l’est déjà ? Aussi,
lorsque, submergés par leur agressivité, les frères et sœurs d’enfant handicapé passent à l’acte,
se sentent-ils coupables, ce sentiment étant souvent majorés par les réactions des adultes.
C’est pourquoi, pour moins souffrir, ils inhibent leur agressivité et la transforment en son
contraire : la sollicitude.

48 SCELLES, R. (1994) Analyse de l’impact de l’enfant porteur d’un handicap sur la structuration psychique de
son frère : le cas de Laurent, Paris, Entretiens de Bichat des psychologues, 26 septembre. 49 BONNET, G. (1987) Voie d’accès à l’Inconscient, Paris, PUF.
45
Or, Marcelli50 remarque que l’inhibition des affects agressifs s’accompagne le plus souvent de
manifestations symptomatiques secondaires. Nous avons pu constater cela avec Vincent qui a
développé des troubles de l’attention, des difficultés scolaires, et une baisse d’estime de soi.
Ne pouvant exprimer ses émotions et la complexité de ses mouvements agressifs, il en souffre
avec un douloureux sentiment d’abandon. Une fois qu’il a pu, dans les séances, jouer cette
agressivité, et que ses parents ont pu entendre et prendre en compte sa souffrance, ce qui
donne lieu à un travail de pensées, il a pu mieux fixer son attention et travailler en classe.
5.4 Conclusion
Dans les fratries comprenant un enfant handicapé, la gestion de l’agressivité fraternelle est
problématique. L’enfant handicapé est fragile, il a moins de possibilités physiques et
psychiques pour répondre aux attaques et, par ailleurs, les parents sont davantage présents
auprès de lui. Ceci ne manque pas de créer, chez les enfants non handicapés de la fratrie, une
jalousie, source d’agressivité.
Répondre aux agressions de leur pair, suscite souvent la réprobation des adultes, ce qui
conduit les frères et sœurs, dans le pire des cas à inhiber totalement tout mouvement agressif,
et, dans le meilleur des cas, à remanier ces affects inexprimables en les déplaçant sur d’autres
objets ou en les transformant en leur contraire, la sollicitude.

50 MARCELLI, D. (1983) « Etude clinique de la fratrie de l’enfant handicapé », Sem. Hôp., n° 12.
46
6 Honte et culpabilité
6.1 Généralités
Hormis les sentiments de jalousie et de rivalité, c’est de la honte d’une part, et de la
culpabilité, d’autres part, dont les frères et les sœurs parlent le plus.
Lorsque se promenant avec leur pair déficient, des personnes peuvent s’adresser aux frères et
aux sœurs pour parler à l’enfant handicapé. Ils les mettent alors dans une position gênante qui,
de fait, dévalorisent la personne porteuse de handicap. Ils se sentent alors honteux d’avoir ce
lien familial avec celui qui est si maltraité sur la scène sociale et se culpabilisent de ne
pouvoir empêcher la survenue de ces situations, ce que Goffman avait déjà analysé en 1975.51
De plus, les questions des autres les mettent face à leur propre méconnaissance. Au début du
« groupe fratrie », Christophe présente souvent sa sœur en disant qu’elle est « handicapée »
mais on a le sentiment qu’il répète ce mot d’une manière plaquée. Les enfants peuvent
connaître le nom de la pathologie, mais non ce qu’elle signifie, son origine ou encore son
pronostic. Alors, avouer leur ignorance ne peut que renforcer l’idée d’étrangeté, de fascination
ou de rejet que suscite le handicap chez les autres.
Lire la gêne, dans le regard des autres, peut parfois provoquer, chez les frères et les sœurs, une
véritable blessure. C’est comme si voir dans le regard des autres le sentiment que l’on cherche
à ignorer, les obligeait à cesser de se mentir. Les paroles d’une patiente de Régine Scelles52
illustrent ce propos :
« Lorsque j’ai vu la dame du guichet faire une grimace face à mon frère qui bavait, j’ai
compris que j’aurais voulu, moi aussi, faire une grimace mais que, parce que c’était mon
frère, non seulement je n’avais pas le droit de le faire, mais je devais toute ma vie avoir honte
de ma honte. »
Lorsqu’un frère porteur de handicap a un comportement inconvenant, cela place ses frères et
ses sœurs face à une alternative : soit privilégier les liens qui les unissent au sujet honteux et,
dans ce cas, par « contagion », devenir honteux eux-mêmes ; soit prendre de la distance par

51 GOFFMAN, E. (1975) Stigmate, Paris, Editions de Minuit.
47
rapport à leur pair déficient et risquer alors de le juger, voire de le rejeter comme le font les
« étrangers » et, dans ce cas, souffrir d’avoir rompu avec la solidarité familiale.
Parfois, avant que les personnes rencontrées n’aient fait quoi que se soit, les frères et les
sœurs s’attendent à ce qu’ils réagissent de façon inadaptée à la présence de leur pair
handicapé. En effet, ils craignent, d’une part, que les expériences malheureuses passées ne se
renouvellent et, d’autre part, ils projettent sur les autres leur propre malaise. Lors du « groupe
fratrie », vient pour la première fois un frère qui d’emblé commence par se défendre des
éventuelles questions sur les difficultés de sa sœur. Il demande de manière provocante et sur
un ton moqueur : « c’est les handicapés qui ont fait ces dessins ? » en montrant les dessins
accroché aux murs. Quelque instant plus tard, il se moque du handicap du frère d’un enfant
participant au groupe. C’est par le rappel des limites dans le groupe et la possibilité d’un
espace pour exprimer ses difficultés qui permettront à cet enfant d’être plus apaisé à la fin de
la séance.
Au sein des échanges dans le groupe, voir dans le regard des autres ce qu’il y a en soi, rassure
certains frères et sœurs, qui ont ainsi le sentiment que leur façon d’envisager les relations avec
la personne atteinte est « légitime », puisque d’autres pensent et agissent comme eux. A
contrario, pour d’autres ou pour les mêmes, à d’autres moments de leur existence, cette image
en miroir les sidère. Certains enfants sont rassurés en voyant leur amis avoir de bonnes
relations avec leur pair handicapé, d’autres en souffrent car cette attitude renforce leur
culpabilité de ne pouvoir établir des relations satisfaisantes avec lui.53

53 Op. cit. p.42
48
6.2 Culpabilité : sens et fonction
La culpabilité désigne « un état affectif consécutif à un acte que le sujet tient pour
répréhensible, […] ou encore un sentiment diffus d’indignité personnelle sans relation avec un
acte précis dont le sujet s’accuserait ». 54 Laplanche et Pontalis ajoutent que le Surmoi est une
« instance critique et punitive à l’égard du Moi » et qui introduit la culpabilité comme une
relation entre ces deux instances. Ils s’appuient sur ces paroles de Freud : « Le sentiment de
culpabilité est la perception qui, dans le moi, correspond à cette critique [du surmoi] ».55
La culpabilité donne alors le sentiment à l’individu qu’une faute a été commise et qu’il est
possible de réparer via des punitions plus ou moins codifiées.
Ce sont les affects, associés à des représentations réprouvées par le Moi, refoulées, déplacées,
qui donnent naissance aux sentiments de culpabilité. Plus le sujet parvient à refouler ses
affects, renonçant ou différant la réalisation de ses satisfactions libidinales, plus il s’engage
dans la voie de la culpabilité. Lorsque l’enfant fait quelque chose de « mal », il n’a pas tant
peur d’être puni que de perdre l’amour et l’estime de ceux qu’il aime. Aussi, adhère-t-il aux
valeurs familiales, sociales et culturelles de ses proches, pour ne pas risquer d’être rejeté,
dévalorisé, au pire désinvesti. Cette observance s’accompagne d’une satisfaction narcissique
et de l’augmentation de l’estime de soi. Alors, il est plus sécurisant d’aimer son frère
handicapé que d’exprimer son agressivité envers lui. Déjà que les parents ont moins de temps
à leurs consacrer, les frères et sœurs ont peur d’être moins investi s’ils rompent le « pacte »
familial. Le non-dit qui pèse sur l’expression des émotions en rapport avec le handicap entre
enfants et parents existe aussi à l’intérieur même de la fratrie. C’est comme si, dans ces
familles, ne pas parler de la façon dont chacun réagit subjectivement à l’atteinte faisait partie
d’un pacte implicite qu’il serait dangereux de ne pas respecter.
Ce consensus est défini par René Kaës56 à partir de la notion de « pacte dénégatif ». Il
l’explique comme « une alliance inconsciente pour que les sujets d’un lien soient assurés de
ne rien savoir de leurs propres désirs ». Comment expliquer autrement ce que dit Chantal :
« Maintenant, il m’arrive parfois avec ma sœur d’évoquer les souvenirs d’enfance où on a
souffert par exemple du regard que les gens portaient sur notre sœur. Mais c’est rare et ça ne

54 Op. cit. p. 39, note 42
55 FREUD, S. (1917) « Deuil et Mélancolie », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1952. 56 KAES, R. (1996) Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod.
49
va jamais loin. C’est comme si on savait tous qu’on souffrait, et que, de se le dire, ça
aggraverai les choses. »
Or, tout silence qui enferme un sentiment, une question, une émotion, est source d’angoisse et
oblige à la mise en place de défenses rigides, sources de souffrance.
Toute fois, lorsque l’individu est confronté à quelque chose qui le dépasse, qu’il ne comprend
pas, qui survient sans qu’il en ait été prévenu, l’individu tente de contrôler ce qui lui arrive,
quitte quelque fois à faire en sorte que lui-même ou un de ses proches s’en sente responsable.
En effet, le hasard, le non-sens sont angoissants car ils enlèvent à l’individu toute possibilité
d’éviter que l’erreur ne se renouvelle et lui font douloureusement ressentir son impuissance à
maîtriser et à prévoir ce qui lui arrive.
D’autre part, l’enfant, qui pense avoir une responsabilité dans la survenue ou l’aggravation du
handicap, peut penser que ses parents ont failli à le prévenir des dangers qu’il faisait courir à
l’autre. Il en retire à la fois une mauvaise image de lui (j’ai « mal » pensé ou agi) et une
mauvaise image de ses parents (ils ne m’ont pas protégé et prévenu contre mes « mauvaises »
tendances). On peut se demander si Christophe ne serait pas dans ce questionnement là. Il est
ambivalent dans son désir de mort ou de disparition des bébés dans ses jeux. Il veut les faire
disparaître mais sa culpabilité les fait réapparaitre très vite ; il se montre très puissant mais
chute à plusieurs reprises dans le même jeu. Son désir de mort envers sa sœur aurait-il eu une
influence sur le handicap de celle-ci ? Comment ses parents peuvent-ils le protéger de ses
fantasmes quand ils lui paraissent fatigués, impuissants ou non sécurisants ; c’est ce qu’il nous
montre à travers ses dessins et les commentaires qu’il en fait.
Selon Régine Scelles57, la culpabilité des frères et des sœurs s’alimente de leur sentiment de
ne pas être de « bons » enfants, car ils ne parviennent pas à consoler leurs parents, de « bons »
frères car ils n’ont pas suffisamment de sollicitude vis-à-vis de l’enfant handicapé. Si la
culpabilité doit avant tout être entendue comme un mécanisme de défense, il est indispensable
d’analyser comment les enfants « justifient » ce sentiment.

57 Op. cit. p.42
50
Ils disent par exemple ne pas se sentir à la hauteur de la situation, ne pas être certains d’avoir
le « droit » d’utiliser et de montrer leur « normalité ». En eux, une chose et son contraire
cohabite douloureusement :
ƒ Ils sont fiers d’être normaux, car les déficiences de la personne handicapée mettent en
relief leurs propres compétences
ƒ Ils sont culpabilisés de ressentir cette fierté
Ils se révoltent contre les avantages que la personne handicapée retire de sa condition, et se
sentent culpabilisés de ressentir de tels sentiments. C’est ce qu’on peut observer chez Vincent
qui jalouse son frère et s’oppose à sa mère qui passe beaucoup plus de temps avec ce dernier.
Grossman58 remarque que l’expression de ce sentiment est source de culpabilité telle, qu’il
devient pour l’enfant plus « économique » de l’inhiber totalement ; de le transformer en son
contraire, la sollicitude ; ou de le retourner contre lui-même en s’autoagressant. Dans ses jeux,
Vincent montre de la sollicitude et une grande inhibition envers le cadet de la famille, qu’il ne
peut jamais agresser. Cette inhibition des affects agressifs commence à s’assouplir par une
opposition à l’autre membre de la fratrie : la sœur aînée.
De plus, Yoann ne peut pas reprocher à son frère handicapé de prendre trop de temps à ses
parents, car toute agressivité envers lui est source d’une trop grande culpabilité. Il craint de
« tuer son frère » qui a déjà failli mourir au début de sa vie alors il l’imagine plus vulnérable.
En revanche, il peut se permettre d’être dans des relations difficiles voir violentes avec le
reste de la famille. Le contraste entre les relations exemptes d’agressivité avec le pair porteur
de handicap, et celles d’une violence avec les autres membres de la famille, amène à penser
que le sujet à déplacé une partie de ses affects concernant le pair déficient sur le reste de la
famille, qu’il peut attaquer sans trop de culpabilité. Condensant en la partie non déficiente de
la famille tout ce qui concerne le pair handicapé, le sujet peut alors dire comment il ressent la
place qu’il occupe dans sa famille et peut laisser apparaître sa souffrance.
Parfois, les frères et les sœurs ont l’étrange impression de ressentir une culpabilité qui
appartient à leurs parents. L’enfant estime le plus souvent que ses parents sont responsables
du traitement de leur pair handicapé. Aussi, sa non-guérison, sa maladie peuvent-elles le

58 GROSSMAN, F. (1972), Brothers and Sisters of retarded Children: an Exploratory Study, Syracuse
University Press.
51
conduire à remettre en cause la toute puissance parentale et ébranler sa certitude qu’ils
peuvent le protéger efficacement. Cette crainte est encore plus grande si les parents, loin de
parler de leurs émotions, de leurs questionnements, se taisent ; ce silence pouvant fonctionner
comme la preuve de la culpabilité parentale. Par ailleurs, la vie sociale pauvre, les difficultés
de leurs parents à jouir de la vie, les soins données à l’enfant atteint, souvent au détriment de
ses frères et sœurs, sont compris par ces deniers comme des tentatives pour réparer une faute
commise. Cette culpabilité se trouve accentuée dans les cas de handicap génétique. C’est ce
que nous pouvons observer dans la famille de Sébastien reçue en consultation familiale.
Lorsqu’il est question de dégénérescence des capacités de sa fille en lien avec sa pathologie,
en présence de son fils, la maman tente d’éviter le sujet et reste dans un registre qui peut faire
croire à Sébastien que sa sœur aura une scolarisation classique. On peut reconnaître ici le
désir de protéger son fils, mais contre quoi ? Contre la projection de sa propre tristesse ?
Contre la peur d’un fantasme de contagion ? Comment Sébastien interprète-t-il ce
comportement paradoxal avec l’attitude paternelle qui ne montre pas une illusion que sa fille
aura une scolarité comme son frère ? Sébastien peut interpréter cette position maternelle
comme une culpabilité plus grande chez sa mère. Serait-elle alors plus responsable puisqu’elle
est plus culpabilisée ?
6.3 La honte : un signal d’alarme.
La honte est liée à une menace de perte d’amour et à l’idéal du moi. Elle est fonction d’une
histoire sociale, familiale et d’une dynamique intrapsychique. Elle met en cause le processus
d’individuation de la personne et affecte son narcissisme.59
La honte apparaît chaque fois que le comportement est contraire à l’image qu’on aurait voulu
donner de soi. Le sujet se sent moins en danger quand il a le sentiment d’avoir failli à son
devoir, compte-tenu de la morale héritée des autres et de sa culture, que de penser qu’il a failli
lui-même et/ou à ce que les autres attendaient de lui. Aussi, est-il possible que la culpabilité
masque le sentiment plus angoissant qu’est la honte ? Pour Régine Scelles, le recours à la
culpabilité peut alors n’être qu’un moyen de se défendre contre un effondrement
narcissique.60

59, 60 Op. cit. p. 42 60 TISSERON, S. (1992) La honte : la psychanalyse d’un lien sociale, Paris, Dunod.
52
Selon Tisseron61,
« Plus la détresse est importante c’est-à-dire plus l’effondrement narcissique est grave,
et plus le recours à une culpabilité superlative se présente comme alternative ».
Aussi, les enfants, en proie à la crainte d’être pour quelque chose dans la tristesse de leurs
parents et le handicap de leur pair, n’ont-ils pas seulement besoin d’être rassurés de leur nonresponsabilité, encore que ce soit important de le faire, mais de recevoir un soutien
narcissique, une aide qui vise à rétablir leur sentiment d’existence et la certitude de leur
valeur. N’est-ce pas là la raison du comportement de Vincent ?
Tisseron ajoute :
« La honte surgirait toutes les fois où quelque chose, qui était perçu par le sujet
comme relevant de sa seule intimité, que ce soit un comportement, une émotion ou une
pensée, se trouve rendu publique ».
Il précise :
« La seconde spécificité concerne le fait que la honte, à la différence de l’angoisse,
met en valeur l’appartenance, non pas à une personne, mais à un groupe, une famille,
une nation ou une classe. C’est de ce groupe que le sujet, honteux, s’angoisse d’être
écarté […] Cette particularité de la honte, d’être une « angoisse sociale », a également,
pour conséquence, que chacun peut la ressentir pour des actes commis par les
membres de sa famille ou de son groupe, autant que pour des actes commis par luimême. »
Elle est à la rencontre du sociale, de l’affectif et du corporel et peut mettre le sujet dans une
telle souffrance, qu’il se sent dans l’incapacité d’entrevoir la façon dont il lui serait possible
de modifier la situation et le déroulement de son cours. Elle peut s’accompagner d’un
sentiment de perte de contrôle de soi et de la tentation vaine de cacher cette faiblesse.

53
C’est parce qu’on est aliéné dans le regard de l’autre, que l’on a « honte d’avoir honte »,
« honte de » (son pair handicap), et « honte pour » (celui-ci).
Les frères et sœurs suivis par Régine Scelles62 évoquent des situations où ils ont eut honte de
leur frère qui parlait mal et ne comprenait rien, se ridiculisant aux yeux de tous ; ils ont eu
honte pour lui, quand son comportement, inadapté à la situation, déclenchait le rire et les
moqueries des autres. Enfin, ils avaient honte de ressentir cette honte, vis-à-vis d’un membre
de la famille.
Aussi, un des enfants présent dans le « groupe fratrie » se moque des difficultés du frère
handicapé d’une autre enfant et lorsqu’on demande à tous les enfants de dessiner leur famille,
il est le seul à refuser la proposition. Il veut faire un avion à la place. On peut donc se
demander si dessiner sa famille ne le renvoie pas à une blessure narcissique en lien avec le
handicap dont il veut se défendre par la moquerie.
L’expression de la honte doit donc, selon Tisseron, être envisagée comme un signal d’alarme.
En effet, dire sa honte permet au sujet, en parlant de sa souffrance, de prendre du recul, de se
dégager ou de dire qu’on souhaiterait le faire. Les voies de dégagement sont alors la colère, la
culpabilité, la haine, le désespoir, toutes réactions rencontrées chez les frères et sœurs
d’enfant ayant un handicap. Ainsi, la conscience de l’existence, chez soi, d’un sentiment de
honte ou mieux, le fait de l’évoquer avec des tiers, peut permettre au sujet de métaboliser cet
affect. Ceci, par exemple, en transformant sa honte en une culpabilité qui lui ouvre la voie
d’une réparation et/ou d’une punition « rédemptrice ».
6.4 La pensée magique
Certains enfants croient que c’est leur désir que le bébé ne naisse pas et la colère contre leurs
parents, qui ont voulu un nouvel enfant, qui a provoqué le handicap et la tristesse de leur père
et de leur mère. Ceci peut être la source d’une grande culpabilité si on ne les aide pas à faire la
différence entre fantasme et réalité. Faute de trouver une oreille attentive à leurs
interrogations, et loin de demander du réconfort, l’enfant en difficulté face à cette nouvelle
situation peut transformer une partie de son agressivité en son contraire : la sollicitude.

63 Op. cit. p.42
54
D’autre part, un enfant handicapé exige souvent beaucoup de disponibilité de la part des
adultes, et reste dépendant longtemps, ne devenant quelquefois jamais autonome. De plus, les
parents doivent le conduire à de multiples consultations médicales. A l’occasion des
hospitalisations, les parents sont amenés à choisir entre, rester avec l’enfant hospitalisé en
laissant ses frères et sœurs, ou l’inverse, ce qui est source de souffrance et de culpabilité pour
eux. Les enfants sentent que les parents sont malheureux de ne pas être capables de trouver
une bonne solution pour eux. Lors de ces séparations, l’agressivité dans les familles est
fréquemment intense du côté des parents, en révolte contre leur impuissance, et du côté de
leurs enfants, frustrés, en proie à des sentiments ambivalents vis-à-vis de leurs parents et de
leur frère ou sœur. Ces hospitalisations sont souvent l’occasion pour les enfants non
handicapés de voir se réactiver leur souhait que leur frère ou sœur handicapé disparaisse, afin
que leur famille devienne ou redevienne enfin une famille « comme les autres ». Lorsque
l’enfant n’arrive pas à gérer son agressivité sans danger, il a besoin d’un adulte qui l’aide à
faire la différence entre un danger intérieur (agressivité intérieure qui cherche à s’exprimer) et
un danger extérieur (possibilité que cette agressivité ressentie ait des conséquences néfastes
sur la réalité extérieure).
Lors de ces épisodes, les enfants doivent être entourés affectivement pour ne pas se sentir
submerger par leurs « mauvaises pensées » qui les mettent dans une difficulté à différencier le
fantasme de la réalité.63
Lechartier-Atlan64 évoque dans son article les problèmes intrapsychiques et intersubjectifs qui
se posent aux frères et sœurs de personnes handicapées qui peuvent difficilement exprimer
leur jalousie et leur agressivité fraternelles. Il remarque qu’il peut être difficile pour les
enfants, et parfois pour les adultes aussi, de perdre la conviction que leur pensée est toutepuissante. Quand Christophe se fait tuer dans le jeu, il tombe et relève la tête pour nous
préciser qu’il n’est « pas mort car c’est pour du semblant ». En voulant nous rassurer, c’est lui
qu’il rassure ; on voit bien la fragilité des limites entre le réel et l’imaginaire. Lors d’une autre
séance, Nicolas précise de la même manière qu’il est « touché mais reste en vie ». Puis, quand
la psychologue propose le changement de rôle, c’est-à-dire que l’un des enfants deviennent
l’agresseur et elle le défendeur, aucun d’eux n’acceptent. Jouer l’agresseur pourrait rendre

63 Op. cit. p. 26
64 LECHARTIER-ATLAN, C. (1997), « Un traumatisme si banal. Jalousies », Revue française de psychanalyse,
t. LXI, janvier-mars.
55
réel leurs « mauvaises » pensées ou leurs « mauvais » désirs ». Et ils craindraient de « tuer »
la psychologue.
Or, convaincu que désirer la mort de quelqu’un revient à le tuer, l’individu peut s’interdire de
jouer souplement de ses fantasmes, de ses désirs et de ses affects. C’est ce qu’on a pu
observer dans les premières séances individuelles de David qui ne se permet pas de jouer ses
conflits. Puis, une fois qu’il a pu constater que son interlocuteur pouvait jouer des attaques
sans dommage dans le réel, il s’est autorisé à exprimer des affects agressifs concernant les
images parentales à travers le jeu des Playmobil. Par exemple, il balançait les parents par
dessus la table ou il leur jetait le ballon dessus pour les faire tomber.
Cet interdit de pensées, ce « pouvoir » donner aux idées, peuvent aussi empêcher l’enfant
d’utiliser son intelligence et le conduire à des échecs scolaires. Cet argument peut être, parmi
d’autres, considéré dans l’origine les difficultés scolaires de Vincent.
6.5 Culpabilité et honte des parents.
La honte et la culpabilité entrent l’un par rapport à l’autre dans une dialectique subtile à
l’origine d’une grande partie de la souffrance des parents qui se joue autour du handicap.
Comme nous l’avons déjà dit, la culpabilité renvoi au regard de l’autre sur soi-même autour
de la notion de faute et de reproches, alors que la honte se situe plus au niveau du regard de
soi sur soi autour du vécu de perte d’estime de soi. Ainsi, comme le constate B. Golse,65 « les
parents n’ont besoin de personne pour se culpabiliser en se demandant ce qu’ils ont fait, ce
qu’ils ont mal fait pour mériter cet enfant différent ». De plus, la honte les envahis, car cet
enfant porteur d’un handicap génère chez ses parents une blessure narcissique parfois très
profonde. B. Golse ajoute qu’ils se sentent « coupables d’être honteux », et « honteux d’être
coupable ».
On retrouve ce sentiment de honte chez la maman de Vincent qui devait rencontrer la
maîtresse de celui-ci. Elle dit avec colère : « on en a marre de raconter notre vie à tout le
monde ; ils n’ont pas besoin de tout savoir ».

65 GOLSE, B. (1995) « Le concept de transgénérationnel », le Carnet-PSY, n°6.
56
D’ailleurs, Elisabeth Zucman66 explique que les choses se passent comme si, « se sentant
toujours coupables à l’égard de leur enfant handicapé, de leur propre mouvement et sous le
regard des autres englué dans la culture judéo-chrétienne de la « faute », les parents ne
s’autorisent pas à être les parents heureux de leurs enfants en bonne santé ». Cette autocensure
est une dette payée par les parents à leur enfant handicapé. L’interdiction que les parents
semblent s’imposer d’être des parents heureux est sans aucun doute pour eux un surcroît de
souffrance, et elle se projette sur la fratrie : aux yeux des parents, les frères et sœurs ont à leur
tour une dette à payer pour racheter leur bonne santé à l’égard de celui des leurs qui est
handicapé.
D’autre part, peu de frères et sœurs d’enfant handicapé se donnent le droit de demander à
leurs parents de les consoler et d’alléger leur souffrance. Lorsque la fratrie veut parler de sa
souffrance, l’attitude des parents leur montre qu’il faut arrêter d’en discuter. Cela parce que,
en montrant sa peine par exemple, elle réveille celle des parents qui veulent faire comme s’ils
n’étaient pas tristes. En insistant, les membres de la fratrie risquent de ressentir de la
culpabilité face à l’émergence d’affects douloureux chez leurs parents. Or, les frères et sœurs
ont besoin que les parents pleurent avec eux, leurs disent qu’ils partagent leurs émotions.
Seulement, quand les parents n’en sont pas encore capables, les frères et sœurs le
comprennent et apprennent à ne plus rien dire de leur souffrance et à ne plus demander à leurs
parents de les aider à la gérer.
C’est ce qui confronta Angelica à une situation difficile où son père, souvent absent pour son
travail, lui manquait beaucoup. Il manquait aussi à la maman qui ne pouvait pas se permettre
de « craquer » comme elle dit, car elle devait « tenir le coup ». Angelica ne pouvait exprimer
son sentiment et s’en trouvait attristée, ce qui réveillait la tristesse de sa mère, et créait une
tension dans les relations mère-fille. Alors, lorsqu’ un temps fut mis en place, pour parler de
son ressenti, avec son père, les relations mère-fille en furent influencées positivement.
Ainsi, pour conclure, on a pu voir qu’une fois le stade de la différenciation et de
l’individuation établi, les frères et sœurs d’enfants handicapés sont affectés par d’autres soucis
que la jalousie et la rivalité.

66 ZUCMAN, E. (1982), « Famille et handicap : reconnaître et éviter le sur-handicap des familles », Les cahiers
du CTNERHI, n° 18.
57
Si à un niveau théorique, il est courant de faire la différence entre culpabilité et honte, dans le
discours des frères et des sœurs, ces deux sentiments sont souvent associés. Enfin, la
culpabilité et la honte restent présentes tout au long de la vie, et se manifeste par période,
alors que la jalousie et la rivalité ne sont présentes qu’un temps.
58
7 Conclusion
L’arrivée d’un enfant « différent » dans une famille influence considérablement la
structuration psychique de ses frères et sœurs.
En effet, les parents se trouvant déstabilisés et fragilisés par cette situation traumatisante, ne
peuvent sécuriser les membres de la fratrie. Ces derniers vivent les répercussions du
traumatisme sur les parents plus que le traumatisme du handicap lui-même. Les parents
doivent s’occuper prioritairement de l’enfant porteur de handicap, et font passer au second
plan les besoins des autres enfants. Ceux-ci se sentent alors abandonnés avec un plus grand
besoin d’être soutenus. Cette souffrance est d’autant plus importante quand les enfants de la
fratrie sont petits donc encore très dépendants des adultes et en pleine construction de leur
identité.
Selon le handicap, certains enfants ne peuvent pas parler, ni s’exprimer aisément, alors la
communication au sein de la fratrie s’en trouve affectée. Face à cette situation où ils ne
peuvent pas comprendre leur frère handicapé, les frères et sœurs se sentent impuissants et
peuvent se dévaloriser.
Ainsi, le handicap d’un pair affecte aussi le lien fraternel. Le frère ou la sœur, cet autre, va
permettre à l’enfant de construire son identité. Cet autre est un miroir qui lui renvoi une image
psychique de son corps unifiée. Seulement, avoir un pair handicapé pose des problèmes dans
les questions d’identification et de différenciation car l’image de l’autre lui apparaît
« abimée », déficitaire. La fratrie peut alors être touchée psychiquement, mais aussi
physiquement, par le handicap de son pair.
Dans la construction de leur identité, les frères et sœurs entrent en rivalité ; ce qui est un
moyen de se différencier de l’autre. Seulement, dans les fratries où un des enfants présente un
handicap, ni la rivalité, ni l’agressivité ne peuvent s’exprimer comme elles pourraient l’être
dans une fratrie ordinaire. Elles sont souvent accompagnées d’une grande culpabilité. Face à
cette frustration, les frères et les sœurs développent des stratégies qui conduisent souvent
l’enfant handicapé à ne pas pouvoir occuper une place d’enfant dans sa fratrie : inhibition de
l’agressivité, transformation de l’agressivité en son contraire, retournement de l’agressivité
59
sur soi, adoption d’une position parentale, déplacement de l’agressivité, dans un autre lieu ou
sur un autre objet.
Parallèlement à ces délicates relations fraternelles, les frères et sœurs doivent également se
positionner face à la manière dont les personnes extérieures à la famille perçoivent leur pair
handicapé et interagissent avec lui. Les difficultés qui en découlent peuvent être la source
d’un sentiment de honte à plusieurs niveau chez la fratrie de l’enfant porteur de handicap.
Cette honte est à l’origine d’un retrait social, d’une atteinte narcissique et entre autre d’une
culpabilité. On a pu voir aussi que la culpabilité était en lien avec des « mauvaises pensées »
mais qu’elle était aussi un moyen de se défendre contre une situation inexplicable et
angoissante.
Nous voulons rappeler que nos propos sont limités par le champ même de notre expérience.
En effet, les enfants suivis au CAMSP, ont moins de six ans, aussi les membres de la fratrie
que nous avons rencontrés dans le cadre de ce travail clinique sont presque tous des aînés. Il
serait intéressant de pouvoir mener un travail semblable auprès des cadets.
Nous aurions aussi aimés pouvoir faire une étude sur les conséquences du handicap d’un pair
auprès d’une fratrie adulte. Notamment autour des questions concernant le moment où la
fratrie devient parent à son tour, la place du conjoint, quand les parents eux-mêmes
vieillissent, la question de la tutelle etc.
7.1 Enseignement tiré de cette recherche clinique.
La tristesse, le désarroi des parents lors de l’annonce du handicap les rendent peu disponibles
pour leurs enfants « qui vont bien ». Dans ce contexte, ce sont les professionnels qui peuvent
les amener à parler des autres membres de la fratrie et également de se préoccuper
directement de ces derniers en leur offrant la possibilité de s’exprimer. Il s’agit alors d’attirer
l’attention des parents sur l’idée que le handicap ne peut pas ne pas avoir d’effets sur leurs
autres enfants, et, qu’en parler avec eux est un bon moyen pour qu’ils vivent au mieux avec
cette situation traumatique. L’objectif est alors de soutenir les parents pour qu’ils restent à
l’écoute de tous leurs enfants.67

67 Op. cit. p.28
60
Pour alléger la mauvaise image que certains frères et sœurs ont d’eux-mêmes, il suffit parfois
qu’ils puissent dire à un adulte qu’ils pensent ou ressentent des choses non conformes à ce
qu’ils voudraient penser ou ressentir. Ce travail de verbalisation et d’explicitation aide les
frères et les sœurs à prendre conscience de ce qui les séparent de leur pair déficient, rend
légitime leur désir d’indépendance, et leur permet d’affirmer leur différence. Ils en retirent
une sécurité reposant sur la certitude que les adultes sont capables de les comprendre, de les
soutenir, de leur consacrer du temps et de se soucier de ce qu’ils vivent. Ils savent alors que la
possibilité de s’exprimer existe et se donnent plus facilement le droit d’en profiter quand ils
en ont besoin.
C’est en interagissant avec leur pair déficient que les frères et les sœurs saisiront ce qu’il en
est de ses compétences et de ses limites. Il faut les accompagner dans leurs questionnements
sur l’origine, le pronostic de l’atteinte et répondre aux questions qu’ils se posent sur leur
propre santé. Là encore, les interrogations qui naissent des interactions avec leur pair déficient
peuvent être la source d’une souffrance si les enfants ne peuvent pas les partager, s’ils sentent
qu’elles risquent de rendre leurs parents plus tristes qu’ils ne le sont déjà.
Si la condition d’un enfant porteur de handicap affecte douloureusement ses frères et ses
sœurs, il ne faut pas oublier que leurs relations sont aussi une source de plaisir et
d’enrichissement mutuels.
61
« On ne parle nulle part des frères et des sœurs des malades. Comment traversent-ils, eux, ces
inconnus, cette histoire de maladie qui semble partout n’être que l’affaire des parents, des
médecins ? Est-ce qu’ils réagissent autrement que moi, face à leur frère, plus grand plus
petit, qu’ils aiment, qu’ils détestent, qui est bourrés de défauts et qui est là, toujours derrière,
qui s’accroche ? Est-ce qu’ils se laissent faire ? Est-ce qu’on les éloigne ? Est-ce qu’ils se
sauvent de chez eux ? Est-ce qu’ils tiennent le coup ? Restent-ils indifférents à ce qui se
passe ? Est-ce qu’ils ont aussi cette impression qu’ils ne sont ni d’un côté ni de l’autre, restés
coincés entre les normaux et les autres ? Qu’ils ne peuvent se désolidariser de leur frère ou
de leur sœur ? […] On n’avait pas le droit de me laisser grandir dans une telle famille !
Etais-je moi-même malade, atteinte. Sans doute. Mais il n’y avait personne pour s’en
apercevoir. Je me sentais (ou on me disait que j’étais) très équilibrée, mais peut-être eût-il été
plus sain que je tombe malade. Si seulement j’avais pu flancher, juste pour pouvoir partir.
Mais on apprend à vivre tout cela… Je me sentais capable de tout supporter. J’en tirais, je
crois, une impression de force, même si j’étais malheureuse. De force et de solitude ».
DELAUZE C. (1983) Le couloir de la nuit, Paris Hachette.
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66
ANNEXE 1
Maternité Pédiatre CHU Service de néonatologie Service PMI
Parents Ecoles maternelles Autres CAMSP
Praticiens CMPP
libéraux
Consultation avec Entretien avec le
le médecin chef directeur du CAMSP
de service
Orientation vers
d’autres lieux de soins
Médicale (rééducation De la situation
fonctionnelle) service de sociale avec
médecine physique et de Kinésithérapie, orthophonie, l’assistante sociale
réadaptation Orthoptie, ergothérapie, éducatif
Psychomotricité, psychologie
Pédopsychiatrie
Rencontre avec les parents pour l’annonce du projet individuel
Orientation vers d’autres Admission au CAMSP Orientation vers
établissements des thérapeutes libéraux
CAMPS
BILANS
Synthèse : équipe pluridisciplinaire