LA RESILIENCE
Etude du concept de résilience à partir des travaux de Boris CYRULNIK[1],
de Michel MANCIAUX[2] et de Michel DELAGE[3].
Fatma SOLMAZ
Psychologue Clinicienne.
Association des Paralysés de France
SESVAD – SAMSAH
Espace Nally
84 Avenue de Brogny
74000 Annecy.
« Un enfant n’a jamais les parents dont il rêve.
Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve. »
BORIS CYRULNIK
Les Nourritures affectives
SOMMAIRE
II. Les suites du traumatisme. 6
A. La résilience somme notion en mouvement. 8
B. Deux sens donnés à la résilience. 9
C. Les deux axes de développement 9
III. Point de repères théoriques. 10
A. La théorie de l’attachement. 10
B. La notion d’enveloppe psychique. 12
IV. Comment devient-on résilient ?. 13
V. La résilience est-elle une notion acquise pour la vie ?. 14
Aide au travail de résilience. 16
I. Par l’environnement ou un service. 16
A. La notion du débriefing. 18
C. Rencontre à distance du traumatisme. 19
D. Contenant des pensées du sujet. 20
Dans le monde actuel, les catastrophes, les guerres, les accidents, les morts violentes éprouvent souvent de nombreuses personnes et leur famille et il est devenu de plus en plus habituel, sous l’influence anglo-saxonne semble-t-il, de faire appel au thérapeute, au point qu’un nouveau champ d’intervention soignante s’est désormais constitué. En même temps l’appréciation de ces situations traumatiques dépend du regard qui leur est porté à un moment donné et dans un contexte où doivent être pris en compte les retentissements sociaux, leurs abords médiatiques et les effets en retour sur les victimes (Delage, 2000).
On a jusqu’à récemment insisté avec justesse sur la souffrance et sur les troubles déclenchés par le trauma. Mais ce faisant, on a négligé deux aspects :
- D’abord l’étude des ressources et des capacités dont les victimes sont susceptibles de faire preuve pour surmonter les dommages subis. Ici la notion de résilience prend toute sa place.
- Ensuite, le fait que la mobilisation de ces ressources et capacités dépendent en partie des facteurs environnementaux, en premier lieu, la famille, à la fois impliquée dans la souffrance et espace potentiel privilégié d’aide, de soins, de réparation, de protection.
Ainsi, il serait intéressant de commencer par définir la notion de traumatisme et de ses conséquences, pour ensuite dégager une définition de la résilience et des points de repères théoriques qui nous amènerons à comprendre les moyens qui nous permettent d’avoir un fonctionnement résilient.
Enfin, nous pourrons concentrer notre attention sur les possibilités des travailleurs sociaux de faire émerger les capacités adaptatives des sujets potentiellement résilients.
Nous clôturerons cet exposé en attirant votre attention sur les risques qui émanent autour de cette question de la résilience.
Le traumatisme
I. Définition
Laplanche et Pontalis [4] décrivent le traumatisme dans ces termes : « Evénement de la vie du sujet qui se défini par son intensité, l’incapacité où se trouve le sujet d’y répondre adéquatement, le bouleversement et les effets pathogènes durables qu’il provoque dans l’organisation psychique.
En termes économiques, le traumatisme se caractérise par un afflux d’excitations qui est excessif, relativement à la tolérance du sujet et à sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations ».
Mijolla [5] parle de « Evénement qui par sa violence et sa soudaineté, entraîne un afflux d’excitation suffisant à mettre en échec les mécanismes de défenses habituellement efficaces. Le traumatisme produit le plus souvent un état de sidération et entraîne à plus ou moins long terme une désorganisation de l’économie psychique ».
On peut reprendre comme Boris CYRULNIK [6] l’exemple du vilain petit canard pour illustrer ces définitions. Ce n’est pas parce que le vilain petit canard trouve une famille d’accueil (la famille des cygnes) que tout rentre dans l’ordre et que le traumatisme de la séparation d’avec sa famille se liquide. La blessure est écrite dans son histoire, gravée dans sa mémoire, comme si le vilain petit canard pensait comme Freud [7] qu’il fallait « frapper deux fois pour faire un traumatisme ». Le premier coup, dans le réel, provoque la douleur de la blessure ou l’arrachement du manque. Et le deuxième, dans la représentation du réel, fait naître la souffrance d’avoir été humilié, abandonné. Le vilain petit canard se dirait : « Et maintenant, que vais-je faire avec ça ? Me lamenter chaque jour, chercher à me venger ou apprendre à vivre une autre vie, celle des cygnes ? »
II. Les suites du traumatisme
Pour soigner le premier coup porté par le traumatisme, le vilain petit canard se dit qu’il faut que mon corps et ma mémoire parviennent à faire un travail lent de cicatrisation. Et pour atténuer la souffrance du deuxième coup, il faut changer l’idée que je me fais de ce qui m’est arrivé, il faut que je parvienne à remanier la représentation que je me fais de mon malheur et sa mise en scène, sous le regard de l’autre.
A la cicatrisation de la blessure réelle, s’ajoutera la métamorphose de la représentation de la blessure. Mais, Boris CYRULNIK (2001) précise que la cicatrice n’est jamais sûre. « C’est une brèche dans le développement de sa personnalité, un point faible qui peut toujours se déchirer sous les coups du sort ». Cette fêlure contraint le vilain petit canard à travailler sans cesse à sa « métamorphose interminable ». Alors, il pourra mener une existence de cygne, belle et pourtant fragile, parce qu’il ne pourra jamais oublier son passé de vilain petit canard. Mais devenu cygne, il pourra y penser d’une manière supportable.
B. CYRULNIK écrit dans un autre ouvrage (1999) que « le traumatisme direct laisse des traces dans le cerveau, mais elle sont réversibles. Alors que le souvenir est un récit d’alentour. »
Quand on raconte son passé, on ne le revit pas, on le reconstruit. Ce qui ne veut pas dire qu’on l’invente. Ce n’est pas un mensonge. Au contraire même, pour faire un récit, on utilise les éléments du passé. Mais tout ne fait pas événement dans une vie. On ne met en mémoire que ce à quoi on a été rendu sensible. Biologiquement, des informations non conscientes façonnent notre cerveau et y laisse des traces qui nous rendent sensibles à un type d’événements plutôt qu’à d’autres.
Ce qui signifie que la résilience, le fait de s’en sortir et de devenir beau quand même, n’a rien à avoir avec l’invulnérabilité ni avec la réussite sociale.
Le concept de résilience
I. Sa naissance
Dans des conditions de fracas familial ou social, quelques enfants ne devenaient pas du tout ce qu’on avait prévu. Dans des conditions incroyablement adverses, ils s’épanouissaient, étudiaient, apprenaient un métier, fondaient une famille et devenaient des adultes apparemment épanouis. Anna Freud et Françoise Dolto qui avaient eu le même étonnement, soulignaient que le mot « apparemment » n’était pas sans importance puisqu’il permettait de signifier qu’une relation superficielle donnait une apparence d’épanouissement, mais qu’une réflexion plus intime, un travail plus fouillé auraient permis de retrouver les traces de la blessure, des difficultés initiales enfouies, surmontées, métamorphosées, mais organisant tout de même le développement d’une certaine personnalité.
Il fallait trouver un mot, afin de préciser cette impression.
Le concept s’est précisé quand la psychopathologie du développement a réunit des médecins, des psychologues et des psychosociologues afin de définir les facteurs de risque et les facteurs de protection.
Ce sont essentiellement Emmy WERNER [8] et Michaël RUTTER qui ont donné vie au concept de résilience. Depuis 1955, Emmy WERNER suivait le devenir de 698 enfants d’une île hawaïenne extrêmement défavorisée. Trente années plus tard, elle constatait que des enfants qui, de 10 à 18 ans, avaient été très altérés physiquement, psychologiquement et bien sûr socialement, avaient, à l’âge de 30 ans, pu réparer une grande partie de leurs troubles.
Michaël Rutter précisait le terme et les méthodes d’observation en donnant la parole à des échographistes (stress en fin de grossesse), à des spécialistes des systèmes familiaux, à des sociologues du divorce, et surtout à des psychosociologues afin de repérer les différences de résilience individuelle et familiale dans des conditions adverses. [9]
Dans la langue anglaise, le concept est quotidien, ce qui témoigne peut-être de l’attitude d’une culture face aux épreuves de la vie. Et pourtant, ce mot est français ! En physique, il définit l’aptitude d’un corps à conserver sa structure quelles que soient les pressions du milieu. Mais en latin, le verbe resilio ajoute une notion de ressaut, le fait de revenir en sautant ; peut être rebondir après avoir subi le recul du coup ?
Quoi qu’il en soit, l’avalanche actuelle de ces recherches de praticiens ne nous propose qu’une seule idée : une vie est encore possible après la blessure du traumatisme. Comment la relancer ? À quel prix ?
II. Sa définition.
La résilience, se définie comme « la capacité à réussir de manière acceptable pour la société en dépit d’un stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative » (Vanistandael, 1996).
Du foisonnement des publications qui tentent de cerner le mécanisme de la résilience, nous retiendrons les points suivants :
A. La résilience : notion en mouvement.
La résilience est, au delà d’une simple résistance, une notion dynamique, un processus, un travail toujours remis sur le chantier, une régulation complexe entre des zones de forces et des zones de vulnérabilité mobilisées ensemble lors d’une agression et après, laissant du même coup une trace douloureuse, parfois enfouie et inconsciente, mais toujours susceptible d’être réveillée par un évènement à la signification particulière chez un individu donné.
B. Deux sens donnés à la résilience.
On doit distinguer deux sens à la résilience (Hanus, 2001) :
– La résilience dans un sens restreint ou résilience stricto sensu, qui ne peut être qu’un processus individuel permettant à quelqu’un de faire preuve de capacités hors du commun, capacités qui semblent se révéler, s’accroître, se développer, du fait même de la traversée des épreuves.
– La résilience dans un sens large, assimilée à un processus de croissance, consistant en capacités présentes potentiellement en chacun d’entre nous et comme telles susceptibles d’être partagées au sein d’un groupe, d’une communauté, d’une famille.
C. Les deux axes de développement
Qu’elle soit strictement individuelle ou collective la résilience se développe toujours selon deux axes (Delage 2002) :
a. Un axe intra-psychique.
Cet axe repose sur trois points :
- La capacité de mise en représentation, de construction d’un imaginaire capable de gérer les sensations, les émotions, les états du corps suscités par le traumatisme. C’est ce que reprend B. CYRULNIK (2009) quand il dit « recréer une chimère » : il explique en ajoutant que « la mémoire traumatique est faite d’images hyper précises et autour de ces flashs, on recompose une histoire. La mémoire, ce n’est pas le simple retour du souvenir, c’est une représentation du passé. […] C’est l’image que l’on se fait du passé. Ça ne veut pas dire qu’on se mente – on se rappelle seulement de morceaux de vérité qu’on arrange, comme dans une chimère ».
- La capacité cognitive à traiter l’information et à s’organiser, planifier, fixer des objectifs grâce à un suffisant contrôle simultané des émotions. Ainsi, on n’est pas envahit par celles-ci.
- La capacité de mise en action des processus de pensée dans l’inventivité, la créativité, le jeu, le combat… développée grâce à une suffisante croyance en ses capacités. Ce que les psychologues appellent la capacité de sublimation.
b. Un axe relationnel, interactionnel.
Si d’un côté, on met l’accent sur des caractéristiques individuelles et des facteurs de personnalité (Fonagy P., Steeh M. et al., 1994), d’un autre côté on ne peut guère parler de résilience sans l’existence de relations soutenantes, d’un environnement ressource, et tous les auteurs s’accordent ici pour souligner que les capacités du monde interne propre à l’individu résilient ne peuvent se développer que grâce aux apports de l’environnement et au tissage des liens individu-environnement (Cyrulnik B., 1999).
Dès lors qu’on évoque l’environnement, il est légitime qu’une place centrale soit dévolue à la famille comme capable de développer des ressources et des capacités groupales face à l’adversité.
III. Point de repères théoriques.
Deux appuis théoriques guideront notre réflexion: la théorie de l’attachement et la notion d’enveloppe psychique.
A. La théorie de l’attachement.
Elle souligne l’importance pour le développement ultérieur de l’individu et son épanouissement, de l’acquisition d’une sécurité interne construite sur la base des interactions précoces de l’enfant avec son environnement. Cette sécurité interne doit permettre à l’individu de mettre en jeu des capacités à franchir les obstacles rencontrés au cours de son existence (Bowlby, 1978). Toutefois, notre hypothèse est que chaque fois qu’un individu rencontre la détresse, que sa vie elle-même est mise en jeu, le système d’attachement qui avait cours au début du développement est réactivé, la base de sécurité interne revisitée ; et ce que l’individu ne peut contenir dans sa vie psychique doit être « traité » avec son environnement grâce à la qualité de sa vie relationnelle.
De la même manière que l’attitude des parents a pu moduler les états affectifs de l’enfant pour donner sens à sa vie intérieure, la famille apparaît ici comme susceptible de moduler et de « traiter » les états émotionnels de celui qui a subi un évènement traumatique, relançant l’activité de représentation et constituant alors une importante source de résilience. Il nous faut ici comprendre le groupe familial comme un ensemble possédant une « identité » qui lui est propre et constamment soutenue et alimentée par le sentiment d’appartenance des membres qui le composent.
En fait, la réactivation du « système comportemental d’attachement» devra, dans l’optique de la résilience, se tenir à l’écart de deux extrêmes (Milijkovitch, 2001):
– l’inhibition du système d’attachement qui consiste à réprimer les besoins de proximité et de tendresse ;
– l’hyperactivation du système d’attachement qui consiste à rester dans un rapport de dépendance et à mal différencier ce qui relève de soi et des autres.
Ici réside toute la difficulté du travail familial qui doit être effectué après un traumatisme, chacun devant pouvoir trouver, grâce à l’activité suffisante de son système d’attachement aide et assistance auprès de ses proches, mais chacun devant pouvoir aussi se différencier des autres pour s’approprier ses propres sentiments. La plupart du temps, et dans la plupart des situations, les familles pourront développer cette capacité à effectuer un « travail familial du traumatisme ».
Ainsi, au-delà des aspects comportementaux et cognitifs qui ressortent des travaux sur l’attachement, nous voulons insister sur cette notion de la famille comme ensemble susceptible de développer chez l’enfant et de maintenir chez l’adulte, la confiance de base, l’estime de soi, le sentiment d’identité. La famille est cet espace intermédiaire entre réalité externe propre à tous et réalité interne propre à chacun, espace de rencontre dans lequel les individus peuvent compter sur la solidarité des autres, espace de sécurité, de construction de création, de jeu, creuset d’une vie relationnelle qui permet que se développent le sentiment d’existence et une expérience personnelle subjective intransmissible à ceux qui ne font pas partie de cet espace, les étrangers à la famille (Segers-Laurent, 1997).
B. La notion d’enveloppe psychique
Nous aurons pour notre part recours à la notion d’enveloppe psychique et de Moi-peau développée par D. ANZIEU (1985), dont il décrit les fonctions de maintenance, de contenance, d’individuation, d’intersensorialité, d’inscription des traces sensorielles, de recharge libidinale, de sexualisation. La vie émotionnelle troublée, douloureuse d’une personne victime d’un grave dommage trouve au sein du groupe familial un espace dans lequel elle est reçue, contenue, « pensée » et du même coup soutenue dans ses capacités de mise en représentation. Autrement dit, l’activité de « pensée » de chacun et de tous se soutient de la qualité des liens que le groupe est capable de maintenir dans une suffisante flexibilité des systèmes d’attachements réactivés par le traumatisme.
Finalement, la capacité de résilience individuelle et familiale repose sans doute, grâce à la qualité des liens et des enveloppements psychiques, sur la possibilité du groupe familial à contenir les débordements émotionnels, et à pouvoir inscrire les évènements traumatiques dans des scénarios et des mises en sens soutenus par l’activité de représentation et de pensée du groupe.
A l’inverse des attachements non sûrs développés au sein du groupe, l’incapacité à soutenir les représentations et par la même à « suturer » les blessures psychiques conduit à la nécessité de trouver un environnement suffisamment aidant, un groupe, une communauté, la société, un thérapeute pour « traiter » ce qui ne peut être suffisamment contenu au dedans de la famille.
Dans tout cela, il est constamment question d’un double travail de liaison, l’un se soutenant de l’autre :
– liaison intra-psychique au niveau des individus dans ce que les psychanalystes nomment les fonctions du moi;
– liaison inter-personnelle au sein du groupe familial dont le moteur est l’accompagnant d’un travail réciproque de mise en pensée et de symbolisation.
Ce double travail dépend à la fois :
– des capacités personnelles propres à chacun, et fort différentes ;
– de la nature des liens entretenus antérieurement au sein de la famille et entre les générations.
IV. Comment devient-on résilient ?
Il n’y a pas de « méthode » pour devenir résilient seulement des facteurs facilitateurs, ce que M. DELAGE appel des qualités. « Les qualités qui permettent cette résilience pourraient se catégoriser de la manière suivante : au moment du fracas, l’enfant doit être déjà échafaudé. Ceux qui ont connu un premier maillage lors des interactions précoces sont imprégnés par l’affectivité parentale qui a structuré en eux une stabilité affective. Cette confiance primitive leur donne une aptitude à aller chercher eux-mêmes les substituts affectifs dont tout enfant a besoin pour se développer ».
Quand le fracas arrive, ces sujets-là sont blessés, mais ont déjà appris à mettre en place des mécanismes de défense tels que le refuge dans la rêverie, l’intellectualisation, le déni ou le clivage qui permettent de mieux se protéger et de partir, malgré les blessures, en quête de substituts qui leur fourniront de nouveaux tuteurs de développement. Ces mécanismes d’adaptation à une agression constituent une amputation momentanée du développement, mais permettent de prendre un virage difficile et douloureux dans leur trajectoire existentielle.
Pour reprendre leur développement, il faut qu’autour d’eux, la société ait disposé une nouvelle niche écologique, affective, comportementale et institutionnelle.
Enfin, le regard social prendra un grand pouvoir façonnant en offrant à ces personnes des lieux et des possibilités d’exprimer leur blessure. Dans ce cas, les mécanismes de défense coûteux, tels que le déni, le clivage ou le secret honteux perdront leur bénéfice adaptatif. Le sujet, se retournant sur son passé, pourra, en s’exprimant par la parole, l’écriture, le dessin, le théâtre, l’altruisme ou tout autre mode d’expression culturelle, effectuer un travail de remaniement cognitif qui lui permettra de lever son déni et son clivage et de redevenir entier, cohérent. Son identité narrative enfin apaisée lui permettra de se poser en disant simplement « Je suis celui qui a connu le fracas, qui a plus ou moins bien cicatrisé, c’est avec ça que vous aurez à établir vos nouvelles relations ».
Ce qui revient à dire que les travaux sur la résilience auront à porter sur quatre champs :
– l’échafaudage précoce (musculation du moi) ;
– les réactions adaptatives au fracas (coûteuses mais défensives) ;
– la nouvelle niche écologique proposée par la culture (facteurs de protection, nouveaux tuteurs de développement) ;
– l’expression de l’identité narrative (cohérence du moi, nouvelles relations).
Ainsi seront élaborés les bénéfices de la métamorphose, et ce cheminement de la résilience proposera à tous des modèles apprenant à transformer la souffrance en oeuvre d’art. « Il ne s’agit ni de s’y résigner, ni de s’en délecter, mais puisqu’elle est inévitable, il faudra apprendre à la transformer ».
V. La résilience est-elle une notion acquise pour la vie ?
Tous ceux qui ont commencé à élaborer ce concept [10] ont abouti à une même conclusion : ces enfants peuvent reprendre un développement et réapprendre à être heureux si, au fond d’eux, on a imprégné une confiance affective, si, autour d’eux, on a remis en place des tuteurs de développement et si, après le fracas, on les a invités à remanier leurs émotions provoquées par la représentation de l’épreuve en leur offrant des lieux d’expression.
La résilience donne à ces adultes une personnalité particulière marquée par le traumatisme qui leur sert de référence morale et développementale. Si bien que l’on peut dire que la résilience est une aptitude durable, mais non acquise pour la vie.
Cette aptitude à se défendre d’abord, puis à se réparer, puis à remanier la représentation de sa blessure, nécessite la durée, comme tout processus. Ce qui ne veut pas dire invulnérabilité.
Le processus de réhabilitation peut durer toute une vie, organisant une personnalité particulière, intéressante, créatrice et vulnérable, puisque c’est une blessure qui sert de référence. C’est autour d’une souffrance surmontée ou enfouie que s’organise la reprise du développement de la personnalité. La résilience est possible si les interactions précoces ont charpenté une personnalité de base, mais la reprise évolutive dépend autant des ressources internes échafaudées dans le sujet avant le traumatisme, que des ressources externes disposées autour de lui après le traumatisme.
Les bénéfices sont nombreux quand la souffrance a été surmontée : l’activisme, l’altruisme, le pouvoir de rêver, une certaine philosophie face à la souffrance qui n’est ni magnifiée, ni évitée, mais qui, affrontée, finit par composer un certain caractère.
L’humour qui tourne la tristesse en dérision, la créativité et l’intellectualisation donnent un certain charme à ces personnes blessées. Mais les maléfices sont contenus dans ces mêmes mécanismes de défense : l’activisme peut devenir extrême, le pouvoir de rêver peut se transformer en refuge où l’on évite d’affronter le réel. Quant au passé recomposé qui utilise le déni et le clivage de la personnalité, nécessaire après le traumatisme, il peut se transformer en amputation de la personnalité quand ces défenses, trop durables, n’ont pu trouver un mode ou un lieu d’expression pour recoudre les deux parties du moi déchiré.
Ce qui revient à dire que les ressources internes imprégnées dans le sujet au cours de son enfance permettent d’affronter le fracas et d’impulser la quête d’un lien reconstructeur. Mais si, autour de lui, on ne dispose pas quelques tuteurs de développement en guise de ressources externes, ces mécanismes de défense se transformeront en personnalité déviée. La résilience externe dépend alors de ses rencontres affectives, institutionnelles et sociales. Mais on ne rencontre que les objets auxquels on a été rendu sensible. Cette sensibilité, acquise au cours de la constitution de la charpente du moi, constitue la force de la résilience interne.
Il s’agit donc d’un tricotage constant entre l’enfant et ses milieux où tout se rejoue à chaque rencontre. Un enfant constamment stabilisé par son milieu peut rater une maille, il en fera une autre. Mais un enfant résilient, lui, est contraint au maillage à chaque événement. Ça peut tenir toute une vie, mais ça peut aussi se démailler quand un événement touche le point faible et douloureux de cet échafaudage.
Aide au travail de résilience.
I. Par l’environnement ou un service.
M. Manciaux (2001) a aussi travaillé cette notion de résilience avec des professionnels intervenant sur le terrain. Il demande aux professionnels et aux services de « modifier leur regard et de rechercher systématiquement les aspects positifs, les capacités, les ressources des enfants, des personnes, des familles auxquels ils ont affaire ». Il ne s’agit pas d’être naïf ou inconscient, de nier les problèmes, les symptômes, mais bien de les mettre en balance avec les qualités, les possibilités, même limitées, même latentes, des personnes en grande difficulté. « Quand je remplis un signalement pour un enfant maltraité dans sa famille, disait un travailleur social, je m’astreins à passer autant de temps, à remplir autant de papiers pour décrire ce qui ne va pas dans cette famille et qui justifie le signalement, et pour lister ce qui va bien, ce sur quoi on va pouvoir s’appuyer pour améliorer la situation » : démarche profondément éthique, respectueuse des personnes.
Ce regard empathique, valorisant, des professionnels, de la société, conduit l’enfant ou la personne ainsi traité — « bientraité » — à croire en eux, à renforcer leur estime de soi, à porter sur eux-mêmes un regard plus positif. On l’a vu, l’estime de soi est un des facteurs de protection en jeu dans le développement de la résilience, qui se renforce par les épreuves surmontées : « véritable cercle vertueux créateur de résilience ».
M. DELAGE (2002) parle aussi de l’idée de justice comme pouvant mobiliser l’individu ou la famille vers la recherche active de la réparation. La reconnaissance sociale du dommage, les aides matérielles obtenues, la poursuite et la condamnation d’un coupable, d’un agresseur peuvent contribuer à la construction de la résilience. La mobilisation dans le combat, l’investissement dans des causes humanitaires, dans des associations de victimes constituent également des relais intéressants dans les processus de résilience, à condition toutefois que ces actions militantes ne prennent pas trop un caractère envahissant, obsédant, idéologique.
Ce dernier point mériterait à lui seul un développement particulier. Le travail de crise déclenché par le traumatisme ne peut pas s’achever, tant que les éventuelles implications médico-administratives et juridiques liées à la catastrophe ne sont pas closes. Ainsi, si d’un côté une mobilisation dans le combat ou une action militante peuvent soutenir la résilience, cette mobilisation peut d’un autre côté devenir un obstacle et fixer tous les processus de réparation psychique lorsque la réparation sociale ne vient pas ou tarde à venir et que les victimes s’épuisent dans les linéaments de démarches et de procédures interminables.
Il faut ici tenir compte des effets de circularité entre la revendication et l’enfermement dans le statut de victime, et les réponses sociales qui peuvent constituer ce que CI. BARROIS a désigné sous le nom de « traumatisme second » (1998).
Ainsi, l’attitude positive face à l’adversité constitue encore un puissant levier de résilience. L’idée que la souffrance actuelle est l’occasion d’une croissance, que ce que subis l’individu est une sorte de challenge face auquel il convient d’évaluer les ressources susceptibles de s’appuyer sur les expériences positives du passé permettent d’orienter vers l’espoir d’un futur meilleur. Ce qui fait finalement la résilience ici, c’est l’équilibre entre les attitudes positives, le combat, et l’acceptation de la situation et des limites dans les capacités dont dispose le sujet.
II. Par le thérapeute.
Cette aide comportera des aspects différents selon la nature des situations rencontrées, selon les conséquences de ces situations, selon les places occupées par la ou les victimes dans le système familial, selon l’âge des victimes etc. et nous ne pouvons détailler ici toutes ces spécificités ; mais certains éléments communs doivent être retenus.
- Trois axes orienteront toujours le travail d’aide à la résilience :
– le maintien et/ou le renforcement des liens;
– le travail sur les éprouvés, les émotions et leurs représentations ;
– le travail sur les aspects comportementaux interactionnels.
- On devra donc toujours tenter d’articuler le narratif et le travail sur l’émotionnel d’une part, le travail sur le cognitif d’autre part, de telle sorte que soit permise d’un côté la subjectivation de l’épreuve traversée, sa représentation, son historicisation, sa mise en sens, et d’un autre côté l’organisation, le combat, l’accroissement des capacités de maîtrise.
Dans la pratique, la mise en jeu de ces éléments se présente de manière différente selon que l’individu est rencontrée dans les suites immédiates et à court terme, sous le choc, ou selon qu’il est rencontrée à distance de la situation traumatique, à moyen terme et prise dans un travail de crise (Delage, 2000).
A. La notion du débriefing.
L’idée initiale du « débriefing » est de permettre une verbalisation de l’expérience qui vient de se vivre et qui du même coup lie, à des degrés divers, l’ensemble des individus ayant vécu le même évènement.
Le « débriefing individuel » se fait dans le souci de tenir compte de la souffrance intime de chacun et du partage nécessaire de l’expérience (De Clerq, Le Bigot, 2001).
C’est un « débriefing » à l’européenne (Dyregrov, 1997); certes axé sur les faits et le détail des émotions et des pensées, mais dégagé de l’aspect mécanique d’une narration trop descriptive à l’anglo-saxonne. Il s’agit ici de favoriser l’expression des éprouvés et des émotions en respectant, voire en encourageant d’abord l’expression non verbale, la sensorialité partagée, le toucher, les caresses, les étreintes, les pleurs qui soutiennent la dimension de la reconnaissance de la souffrance de chacun, dans le cas de traumatisme touchant toute la famille. C’est ainsi que fonctionne véritablement la catharsis, dans le partage, dans l’unisson émotionnel et ses effets de liaison.
Promouvoir pour le thérapeute une sensorialité partagée est sans doute la forme basale des processus résilients pour chacun. Ce partage permet que fonctionne la dimension empathique, c’est-à-dire la capacité à reconnaître la souffrance de l’autre, la propre individualité émotionnelle de l’autre, reposant sur des sentiments aussi inconfortables et variés que la culpabilité, la honte, l’effroi, l’impuissance, l’hostilité.
B. L’attention active.
Le thérapeute doit développer sa capacité contenante en aidant le sujet à exprimer des éprouvés parfois difficiles à extérioriser, parfois difficiles à canaliser dans leurs modalités les plus archaïques. M. DELAGE (2002) défini l’attitude du thérapeute en la qualifiant « d’attention active ». Le thérapeute en effet doit s’efforcer de repérer tous les éléments d’une situation. Les expériences émotionnelles de l’individu doivent être reconnues en même temps que le thérapeute doit soutenir les capacités à contenir le doute, l’incertitude, l’impuissance, la confusion. Il cherche à comprendre comment le sujet est concerné, en même temps qu’il veille à la constante ouverture vers un travail d’élaboration, vers le rassemblement d’éléments informatifs épars qui prépare à la reconstruction et à la distanciation à venir, mais déjà à ce stade capable de resituer les individus dans la temporalité, dans un avant, un pendant et un après l’évènement, capable de fonder une causalité ou une ébauche de causalité. Si la catharsis est le socle sur lequel peut naître le travail de la résilience, celui-ci en effet ne peut se développer que par la mise en représentation et la relance des processus de pensée.
C. Rencontre à distance du traumatisme.
La plupart du temps les individus ou les familles sont rencontrés à distance du drame. En dehors des situations de catastrophes collectives et de la mise en place des recours d’urgence, il n’est pas habituel qu’une personne ou une famille durement éprouvée se précipite vers un thérapeute. Le plus souvent ils ont besoin d’un repli sur eux-mêmes, d’une fermeture sur la douleur; ou bien ils considèrent qu’on ne peut comprendre le malheur qui les étreint et qu’on ne peut rien y faire.
C’est donc après quelques semaines, quelques mois que les demandes de consultation sont les plus fréquentes, dans un contexte qualifié de crise car plus rien n’est comme avant pour cet individu ou dans cette famille où les symptômes témoignent à la fois des souffrances individuelles et de la rupture de l’homéostasie du système. Il faut en général deux à trois ans pour qu’un individu ou une famille éprouvée effectue ce « travail de crise ». Le risque est l’échec et l’impossibilité de vivre tout à la fois les pertes et le changement, soit que le fonctionnement relationnel se rigidifie dans une dysfonctionnalité cristallisée par le sinistre psychique, soit que les blessures psychiques ne parviennent pas à se refermer, menaçant la sphère relationnelle d’éclatement, soit encore d’appauvrissent, qu’elle se vide de tout contenu dans l’évitement et la répression des affects. De toute façon il est question dans ces différentes figures de l’échec, de distorsions pathogènes de la réalité, de phénomènes de clivage et d’encryptage, d’organisations relationnelles autour de zones tabous et de non-dits à l’origine plus tard des transmissions « traumatogènes » entre les générations.
Les capacités de résilience se mesurent alors sans doute à la capacité à ne pas se laisser envahir par une souffrance, pour autant reconnue et non réprimée afin de rester suffisamment disponible à la vie relationnelle et à l’affrontement des problèmes du quotidien.
D. Contenant des pensées du sujet.
Le thérapeute est ici dans une position d’aide à penser, contenant et pare-excitation, contribuant au maintien de l’unité et de la continuité individuelle dans une mise en ordre des évènements vécus et dans une mise en accord et en cohérence des bouleversements émotionnels entraînés par les évènements et ce qui peut en être dit. Il s’agit finalement d’une aide à la suture du Moi-peau (Anzieu et al., 1987) et au rétablissement de ses différentes fonctions.
Dans ce travail la parole a ses limites, car précisément la confrontation à la peur, à l’effroi, à la honte, laisse souvent les victimes dans l’incapacité de penser. Des objets médiateurs sont alors du plus grand intérêt pour aider à penser les émotions et à permettre le tissage de différentes narrations. L’album photo de famille, la « chaise vide » sont de puissants « condensateurs » émotionnels. Ces techniques mobilisent des énergies dans la direction de la résilience.
Conclusion
L’intérêt de ce concept apparaît clairement : tout en reconnaissant l’existence de problèmes, on cherche à les aborder de façon constructive, à partir d’une mobilisation des ressources des personnes directement concernées. Mais il faut affirmer avec force quela résilience :
- n’est jamais absolue, totale, acquise une fois pour toutes. Il s’agit d’une capacité qui résulte d’un processus dynamique, évolutif, au cours duquel l’importance d’un traumatisme peut dépasser les ressources du sujet ;
- est variable selon les circonstances, la nature des traumatismes, les contextes et les étapes de la vie. Elle peut s’exprimer de façons très variées, selon les différentes cultures.
A chaque instant, la résilience résulte de l’interaction entre l’individu lui-même et son entourage, entre les empreintes de sa vie antérieure et le contexte du moment en matière politique, économique, sociale, humaine. Elle résulte aussi de l’interaction entre facteurs de risque et facteurs de protection. Les facteurs de protection sont variés. Les plus souvent cités sont, en ce qui concerne le sujet résilient, l’estime de soi, la sociabilité, le don d’éveiller la sympathie, un certain sens de l’humour, un projet de vie… En ce qui concerne l’entourage, une famille unie ou au moins un parent aimant, un ou plusieurs adultes qui éveillent la conscience de l’enfant, en qui il a confiance et qui lui font confiance ; et, plus largement, le soutien social. Mais la résilience ne signifie ni absence de risque, ni protection totale.
Le passage du concept à l’application, s’il est séduisant, n’est cependant pas dénué de risques. Le premier est un manque de rigueur dans l’interprétation des faits observés, amenant à voir la résilience là où il y a seulement déni d’un traumatisme, pourtant réel ; absence apparente de réactions négatives, par exemple par insuffisance de suivi ; ou encore simple résistance sans reconstruction. Désormais à la mode, le concept de résilience pourrait souffrir de se voir mis en avant sans assez de capacité de discernement, de finesse clinique. Une telle confusion ne peut que nuire à l’accueil de la résilience en tant que progrès dans les relations professionnelles et personnelles.
D’autres risques, plus sérieux, sont liés au possible détournement, voire à la récupération, de la résilience par les professionnels : parce qu’un enfant, un jeune, une famille font preuve de résilience, considérer qu’ils sont désormais capables de se débrouiller par leurs propres moyens. Le risque de désengagement des pouvoirs publics est du même ordre. Puisque certains se « tirent d’affaire » par eux-mêmes, point n’est besoin de les aider. Quant aux autres, « ce sont des incapables ou des paresseux ». De même, la société peut être tentée de porter un tel jugement dépréciatif sur ceux qui ne parviennent pas à « s’en sortir », et donc de se satisfaire d’un régime à plusieurs niveaux de compétence et de compétitivité, au mépris du respect de la différence et au détriment d’une politique — gouvernementale et sociale — de solidarité. L’évolution actuelle de nos sociétés est là pour montrer que ces risques sont bien réels.
A l’inverse, si chacun — professionnel, responsable administratif, politique, ou simple citoyen — réussit, à son niveau, à conjurer ces risques, des progrès sont possibles. Les épreuves — malheurs et souffrances ordinaires, traumatismes plus graves — sont le lot de toute existence. Les résilients nous apprennent qu’on peut trouver en soi des ressources parfois insoupçonnées pour faire face et continuer à vivre une vie qui en vaille la peine ; et qu’on peut aussi compter, dans ce but, sur le soutien de personnes de confiance, sur son entourage plus ou moins proche, sur un certain support social.
Et surtout, la résilience offre une chance réelle de concevoir l’aide non sous forme d’assistance, mais bien de promotion de la personne, des familles et des communautés. (les GEM)
Bibliographie
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[1] Neurologue, psychiatre et cofondateur du Groupe d’éthologie humaine.
[2] Professeur émérite de Pédiatrie sociale et de Santé publique, Memebre du Comité d’experts OMS en santé de la famille.
[3] Professeur de Psychiatrie et d’Hygiène mentale.
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[10] A. Freud, R. Spitz, J. Bowlby, F. Dolto, C. Koupernik, C. Chiland et J. Anthony en ont évoqué les prémices. E. Werner, M. Rutter, N. Garmezy, A. Masten, D. Cichetti et S. Weintraub ont structuré les bases de ces travaux. M. Manciaux, S. Tomkiewicz, M. Lemay, M. Toussignant, S. Vanistendael, J.-P. Pourtois, B. Cyrulnik et un nombre croissant de praticiens-chercheurs ont pour ambition d’analyser, de comprendre et d’appliquer le processus de résilience.
